Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 18:30

Ni anormal, ni tabou. Dans le Dictionnaire de l’amour et du plaisir au Japon, la journaliste Agnès Giard parvient à démontrer que la sexualité japonaise est d’abord le vecteur d’émotions pures, traquée dans le regard d’une femme qui jouit, sur la culotte ou même dans la chute d’une fleur de cerisier. Interview.

Peut-on résumer la sexualité japonaise en un dictionnaire ? Exercice difficile auquel s’est prêté Agnès Giard, qui signe là son troisième livre sur la question. Et sans doute le plus achevé. Six chapitres, qui vont des préliminaires à l’industrie sexuelle. 400 définitions thématiques, du « rocher » à la « fellation », de « nuque » à « préliminaires », de « tatouage » à orgasme ». Richement documenté et illustré par des artistes japonais prolifiques, le Dictionnaire de l’amour et du plaisir au Japon est une œuvre qui démontre combien la sexualité japonaise est riche en aspects et en originalité. Tellement riche qu’on avait des milliers de questions à lui poser, mais on a préféré se limiter à une dizaine. Romantisme, poulpe, « chira-chira » ou mutilation : Agnès Giard prouve que la sexualité japonaise s’invente et se réinvente depuis des siècles.

Pourquoi on ne dit pas "Je t'aime" au Japon ?

On ne dit pas “je t’aime” en Japonais mais quelque chose comme “l’amour est présent entre nous”. Il n’y a pas de “je” dans cette langue qui situe l’être non pas à l’extérieur de l’action et de l’émotion mais au cœur même de ce monde sensible. Pour Taki Kanaya, linguiste et spécialiste de la grammaire nippone, le japonais est une “langue d’être” non pas une “langue d’action”. « C’est toute la différence entre l’œil de Dieu et l’œil de l’insecte, dit-il. Le Japonais a un œil d’insecte. Sa vision du monde ne se situe pas au-dessus des autres individus, mais sur le terrain avec eux. » Traduction : les Japonais n’aiment pas formuler les choses, les exprimer, car la parole est une manière de se dissocier du monde. Ils préfèrent rester silencieux, dans une sorte de communion, de sentiment d’osmose. A quoi bon dire “je t’aime” quand on est “dans” l’amour, en immersion totale dans ce sentiment de bien-être exprimé par tout le corps ?


Pourquoi certains mangas érotiques illustrent le vagin de l’intérieur, lors de la pénétration ?

Pour complimenter une femme, on lui dira qu’elle a le vagin grumeleux et fondant comme des œufs de hareng (kazunoko no hadazawari). Ou qu’il procure les mêmes sensations irrésistibles que si l’on plongeait le pénis dans un bol rempli de mille asticots (mimizu senbiki)… La beauté cachée des sexes est parfois bien plus prisée que celle des visages. C’est la beauté tactile, quelque chose que l’on sent et dont l’impression délectable relève du monde des énigmes… Ce qui explique pourquoi les automates et les horlogeries mues par des rouages invisibles fascinent tellement le peuple d’Edo qui les adopte avec enthousiasme. Il s’agit, sans tabous, d’entrer dans l’intimité du vivant, d’aller au plus près de cette énigme fondamentale qu’est la sexualité. Afin de pouvoir améliorer, sans cesse, la joie d’être en vie et dans ce corps.


"Chira-chira" ?

Chira-chira, c’est le bruit que font les pétales de cerisier en tombant, dans un mouvement tourbillonnant. Ce mot évoque aussi la vision d’une culotte entraperçue sous une jupe. Les Japonais ont créé le mot chiralism pour exprimer cette émotion puissante qui nait d’une vision fugitive. La vie, là-bas, est synonyme de mouvement et la beauté d’une chose naît de son côté changeant, éphémère… L’érotisme aussi. C’est pourquoi il y a si souvent des fins de monde dans les dessins animés pornographiques. Comme si la sexualité n’était qu’une manière de lutter contre l’angoisse de mort.

 


Pourquoi autant de tentacules et de poulpes dans l’érotisme japonais ?

La légende attribue à certaines femmes la capacité de littéralement “avaler” le sexe des hommes : leur vagin semble l’aspirer, le pomper, le sucer, comme s’il était doté de ventouses. Ces femmes-là, dont les muscles internes agissent à la façon de tentacules, sont extrêmement recherchées au japon. On les considère comme des amantes hors-pair. On les appelle des tako (poulpe). Au Japon, qui est un archipel constitué de plus de 5000 iles, la mer et ses créatures sont partout présentes : les Japonais ont l’impression d’être cernés par des octopodes, des monstres marins, des choses qui vont les aspirer et les sucer tout crus. Les poulpes sont les symboles des désirs dans ce pays qui assimile la sexualité à quelque chose de liquide, d’incontrôlable, qui peut submerger les hommes à tout instant.


Pourquoi certains Japonais fantasment-ils sur la mutilation ?

Le fantasme de la femme-objet, réduite à un corps décapité que l’on peut manipuler à loisir, ne concerne qu’une minorité de gens. Mais c’est un fantasme qui a généré une véritable industrie de poupées sexuelles sans bras ni jambe, des poupées sexuelles qui ressemblent à des femmes-troncs : elles sont vendues en sex-shop, sous forme de coussins moelleux (munis d’un vagin amovible en élastomère) ou sous forme de sex-dolls en silicone, vendues avec une culotte et un soutien-gorge.


Pourquoi le cunnilingus semble beaucoup plus populaire que la fellation ?

Les Japonais partent du principe que si une femme fait plaisir à un homme, celui-ci doit lui rendre la pareille. L’homme doit faire jouir la femme, même si c’est une prostituée. C’est pourquoi dès le XVIe siècle, dans les estampes pornographiques, on représente toujours des 69 et jamais des fellations : quand une courtisane suce son client, celui-ci lui lèche le sexe en même temps, afin qu’ils puissent jouir ensemble. C’est une question de courtoisie !


Alors que la censure s’allège, pourquoi le clitoris est-il toujours caché ?

Parce qu’en 1945, le Japon a été occupé par les Américains et qu’il a été obligé d’adopter le « code Hays », une loi puritaine frappant de censure toutes les images au cinéma et dans la presse : aux USA, dans les années 50, il était interdit de montrer la nudité. Même les nombrils étaient censurés ! Les Japonais ont été obligés de subir la même censure, sous l’influence occidentale. Actuellement, cette censure a pratiquement disparu dans les mangas et dans la presse : il ne reste du « carré noir » qu’un très mince trait noir qui ne cache rien du tout ! Ce trait noir est posé sur le clitoris, parce que les Japonais savent bien que le véritable organe du plaisir chez la femme, ce n’est pas le vagin mais bien le clitoris.


"Au Japon, les pierres sont vivantes. Elles sont chaudes. Elles sont fécondes."

Dans ce pays animiste, on considère que les humains se réincarnent dans les pierres. Et comme le Japon est volcanique, ces pierres ont souvent des formes très suggestives : elles semblent littéralement habitées par des désirs. Elles se tordent, se dressent, se tendent, s’arc-boutent… Les Japonais ramassent celles qui ressemblent le plus à des phallus ou à des vagins afin de les placer dans des temples et de leur rendre un culte. Les pierres symbolisent l’énergie sexuelle, la puissance de vie. Quand elles veulent tomber enceintes, les Japonaise ramassent une pierre qui devient alors un objet magique, chargé de les féconder et de les aider à accoucher. Cette pierre est ensuite considérée comme le double de l’enfant auquel elle a « donné naissance ».


Y a-t-il des pratiques "anormales" dans la sexualité japonaise ?

Au Japon, il n’y a pas de tabou religieux concernant la sexualité : faire l’amour est au contraire considéré comme un acte sacré, qui participe de l’acte divin. C’est en faisant l’amour que les dieux ont créé le monde. En se laissant envahir par le désir, en se laissant emporter par le plaisir, par cette force motrice qui anime toutes choses sur terre, les humains deviennent donc l’égal des dieux. Voilà pourquoi toutes les pratiques sexuelles sont considérées comme normales. Voilà aussi pourquoi tous les fantasmes sont représentés dans les mangas ou les jeux vidéo hentai. Le plaisir est un devoir. Quels que soient les moyens employés pour l’obtenir ! La seule chose anormale, c’est de refuser le plaisir.

Agnès Giard, Dictionnaire de l’amour et du plaisir au Japon, Glénat, coll. Drugstore, 2008


Illustrations :
1. Logo : Agnès Giard, DR.
2. Couverture du Dictionnaire de l'amour et du plaisir au Japon © Hobo Komiyama / Agnès Giard / Ed. Glénat.
3. Soirée © Keiichi Ohta / Agnès Giard / Ed. Glénat.
4. TAMAYO2 © Tamayo Tubaki / Agnès Giard / Ed. Glénat.

Partager cet article

Repost 0
Published by Perceval - dans Bouquin
commenter cet article

commentaires

Rechercher



«En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu'il nous voit bien différent de ce que nous croyons être.»

«Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin.»

«La clarté ne naît pas de ce qu'on imagine le clair, mais de ce qu'on prend conscience de l'obscur.»
[ Carl Gustav Jung ]