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16 février 2009 1 16 /02 /février /2009 12:48

En 1804, deux ans avant sa mort, le peintre Utamaro illustre L’Almanach des maisons vertes, manuel de savoir-vivre à l’usage des touristes sexuels. Ce livre, qui vient d’être traduit pour la première fois, dévoile la vie des prostituées de luxe dans le Japon ancien.


Almanachpicquier



Entre 1618 et 1872, à Edo (aujourd'hui Tokyo), les prostituées sont parquées dans un ghetto entouré de murs infranchissables et de douves, véritable pénitencier dont elles n’ont plus le droit de sortir avant d’avoir écopé leur temps. Ce ghetto prend le nom de Yoshiwara et devient rapidement un haut-lieu touristique, comparable au quartier rouge d’Amsterdam : tous les jours, à partir de 17h, les femmes sont exposées dans leurs plus beaux atours derrière des barreaux de bois.


Cette exposition s’appelle le mise (la “montre”). Les visiteurs du Yoshiwara, le visage parfois caché derrière un grand chapeau en osier, examinent donc les “pensionnaires” pour faire leur choix ou pour se rincer l’œil. Un rabatteur vante la marchandise à voix haute, en termes fleuris… «Par ici, nous avons les plus belles et les moins chères», dit-il, tandis que les filles, tels des oiseaux exhibés dans une cage, fument nonchalamment en jetant des regards de biais, montrent le bout d’un pied délicieusement nu tout en écrivant une lettre ou chuchotent entre elles des commentaires désobligeants sur un rustaud qui les dévore des yeux…


Certaines de ces femmes sont des délinquantes que les policiers ont vendues aux bordels (1). D’autres ont été monnayées par leurs parents. Des paysans au bord de la famine, des commerçants en faillite (et parfois même des samourais) sont acculés au pire des sacrifices : ils remettent leurs enfants à des marchands de chair humaine qui les “placent” dans des établissements pour une période allant de 10 à 20 ans. Une fois entrées, la plupart d’entre elles ne ressortent plus : au Yoshiwara, les femmes meurent souvent avant d'avoir atteint l'âge de leur libération, vers 27 ans (après "une dizaine d'années dans un monde de souffrance" selon l'expression consacrée).


Et pourtant, celles qui sont destinées au Yoshiwara bénéficient d’un sort privilégié. Elles entrent dans le saint des saints, le quartier de prostitution le plus célèbre et le plus prestigieux de tous”…


Traducteur de L’Almanach des maisons vertes, Christophe Marquet insiste sur le sort particulier réservé aux femmes les plus talentueuses du Yoshiwara : suivant leur degré de beauté ou d’intelligence, certaines bénéficient d’une instruction digne des filles de bonne famille. Elles sont formées à tous les arts d'agrément et peuvent devenir l’équivalent de stars, immortalisées par les plus grands artistes de l'époque et adulées des foules.


A Edo (l’actuelle Tokyo), au XVIIIe siècle, il existait plus d'une cinquantaine de quartiers de prostitution. Mais le Yoshiwara était le seul autorisé officiellement ou du moins encadré par des lois”, explique Christophe Marquet. Fréquenté par des artistes, des lettrés, des guerriers de haut rang, des marchands fortunés, le Yoshiwara constitue paradoxalement un espace de liberté, véritable paradis (pour les hommes) en marge duquel se développe une culture raffinée. Ceux qui viennent ici dépenser des fortunes – jusqu’à leurs dernières économies parfois – caressent avec un certain sens du tragique l’idée qu’un homme véritablement accompli doit être capable de tout perdre.


Et pour cause : les premières visites pour accéder à certaines “grandes courtisanes(oiran) coûtent l’équivalent de plusieurs années de salaire moyen. Impossible de les approcher, si l’on n’a pas le sens d’une certaine grandeur. Car en dehors de celles qui sont exposées au public sur la rue principale, ou de celles, plus nombreuses qui sont mises à l’abattage dans les venelles de derrière, il y a ces beautés invisibles, les plus chères, les plus célèbres, les plus admirées : ce sont celles que l’on doit littéralement “épouser”, suivant la coutume des trois visites.


Ces femmes-là ne se donnent qu’à la troisième visite, et encore. “Ce cérémonial des trois visites est un protocole spécifique au Yoshiwara, explique Christophe Marquet. Lors de la première visite, le client doit payer une fortune pour une rencontre assez décevante : la courtisane le regarde à peine, lui accorde tout juste l’aumône d’une phrase polie. A la deuxième visite (qui coûte également très cher), elle daigne boire et manger avec lui… A la troisième visite, si le client se montre toujours aussi généreux, patient et motivé, elle lui cèdera enfin, scellant “l’union” par un échange de coupes.”


Ce système des trois visites ne concerne bien sûr qu’une poignée de femmes au Yoshiwara, placées tout au sommet de la hiérarchie et réservées à une élite. En faisant languir l’okyaku-sama (le client), elles lui font comprendre qu’il fait partie des happy few, qu’elles ne couchent pas avec n’importe qui et qu’il faut mériter d’être élu dans leur lit…


Les trois visites sont une parodie de mariage, dit Christophe Marquet. Ce sont les visites préalables à toute union, celles qui permettent de se jauger, de faire connaissance, et dans L’Almanach des maisons vertes, ces premières visites sont décrites avec beaucoup d’humour : les clients et les courtisanes se regardent de loin, se choisissent… les femmes semblent d’ailleurs avoir plus le droit de choisir que les hommes ! Ce sont elles qui prennent l’initiative.

 


Scenedemenage



Une autre coutume étonnante du Yoshiwara est également décrite dans L’Almanach : le procès du client. Quand un homme a “choisi” une courtisane de haut rang, s’il est pris en flagrant délit de la tromper avec une autre, celle-ci s’arroge le droit de lui faire une scène de ménage, organisée comme un véritable psychodrame. Amené de force dans une pièce qui fait office de tribunal, le client “adultère” est menacé des pires sévices s’il ne fait pas amende honorable.


Le traitre doit rester à genoux, devant le patron du bordel qui énumère ses fautes et le couvre de honte. La courtisane entre à son tour, se joint aux chœur des moqueuses. Si le client ne verse pas la somme énorme qu’on attend de lui, elle brandit une paire de ciseaux et menace de le tondre. “Il y avait des coiffeurs dans le Yoshiwara, chargés – entre autres – de fournir aux clients infidèles des chignons postiches ou des perruques. Les vengeances des oiran pouvaient être terriblement humiliantes.


L’Almanach des maisons vertes, dessins de Utamaro, texte de Ikku, traduit par Christophe Marquet, éd. Picquier, 2008.


(1) Jean Cholley dans Courtisanes du Japon (éd. Picquier) décrit "trois méthodes de recrutement" : si une femme avait tenté de tuer son mari (et s'il avait survécu), elle devait purger une peine de 10 ans au Yoshiwara. Le deuxième mode, plus fréquent, c'était la descente de police dans des établissements de prostitution illégale.

 Toutes les femmes attrapées (danseuses, musiciennes, employées d'auberge, serveuses, etc) étaient vendues aux enchères et passaient une à quatre années en exercice officiel à Yoshiwara. "Les policiers devaient remplir un quota mensuel d'arrestations - pour les finances de la municipalité - mais semble-t-il n'étaient pas toujours fermés aux sentiments humains, tels qu'une suggestion de monnaie sonnante, voire une discrète proposition de gratitude en nature après le service" précise Jean Cholley.

"La quasi-totalité des courtisanes relevait du troisième mode d'"embauche", l'achat de fillettes entre leur 8ème et leur 12ème année."

Pour en savoir plus : Manuels de l'oreiller (éd. Picquier), une compilation de manuels érotiques et de poèmes au réalisme noir traitant de la vie privée des prostituées, des bonnes, des épouses, des veuves et des nonnes bouddhistes dans le Japon d'Edo.

©Agnès Giard

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Published by Perceval - dans SEXO
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