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2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 14:40

Erotisme et saleté: le drame de la souillure

Et si le complexe d’oedipe n’était pas le vrai problème? Dans son ouvrage L’érotisme ou le mensonge de Freud, Philippe Laporte pointe du doigt le vrai coupable: nous avons peur de la sexualité parce que nous avons honte de la saleté. Pipi+caca=sexe?

 


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En 1982, Mary Higgins et Chester Raphael énoncent le fait suivant: “Parmi toutes les fonctions du corps, c’est la sexualité qui est la plus soumise aux interdits sociaux. (…) C’est un sujet embarrassant, qui provoque gêne et culpabilité”. Reste à savoir pourquoi. Pourquoi la sexualité apparait-elle toujours transgressive? Pourquoi, même dans les sociétés basées sur les cultes de la fertilité, ne doit-on faire l’amour que la nuit ou dans le secret? Disséquant les mécanismes qui régissent l’apparition des comportements sexuels, Philippe Laporte suggère une explication: vers l’âge de 4 ans environ, nous apprenons que les déjections sont nocives, qu’il ne faut pas jouer avec et qu’il faut contrôler ses sphincters. Le tabou posé sur la souillure corporelle semble commun à toutes les cultures.


Schneebaum relate son séjour en 1955 parmi les Akaramas, des indiens de la jungle péruvienne, qui défèquent parfois selon lui à même le sol à l’intérieur des habitations (…) mais cela n’enlève globalement rien à cette vérité: comme le montre Hans Peter Duerr (nudité et pudeur, 1998) la honte de la souillure semble bel et bien universelle. Les seuls qui semblent l’ignorer sont les enfants sauvages, en raison de leur isolement. N’ayant jamais été durant l’enfance confrontés au dégout inspiré par les déjections de leurs semblables, les schémas mentaux des inhibitions corporelles ne se sont pas mis en place chez eux. Le résultat en est qu’ils ignorent également tout désir corporel.” Pour Philippe Laporte, il existe un lien direct entre la “saleté” et le désir.


Tel est son raisonnement: enfant, nous apprenons que les fesses sont liées aux excréments; le sexe à l’urine et aux smegma. Comment s’aimer soi-même quand on a appris, si jeune, à rejeter ce qui sort de notre corps? Selon lui, il n’existe qu’une seule manière de surmonter ce dégoût: l’érotisme. “L’érotisme est un travail de revalorisation qui permet à l’être humain de satisfaire l’une de ses exigences principales, celle de s’aimer entièrement.


Assimilant la sexualité à un véritable travail de cicatrisation, il définit donc l’érotisme comme une manière de se réconcilier avec soi-même. “Dans le langage populaire, des expressions comme “cul serré”, “cul pincé”, “constipé”, “avoir un balai dans le cul”, etc, désignent toutes une inhibition dans l’ouverture du bassin, une incapacité à la cambrure, au basculement des hanches et à l’écartement des cuisses et des fesses. Et, autant pour les hommes que pour les femmes, une incapacité à libérer l’énergie affective retenue par les tabous corporels”. En clair: il faut pouvoir triompher de la honte pour devenir heureux en amour. Il faut vaincre ses peurs. Il faut revaloriser cette partie de notre anatomie que nous avons associé à l’idée du “sale”. Rien de moins évident.


La honte qui s’abat sur la région anale frappe en nous un point extrêmement sensible”, dit Philippe Laporte. Et pour cause: l’anus, c’est notre fondement. “Ce n’est évidemment pas un hasard si le mot viscéral signifie “profond”, “intime”, “sincère”, “inconscient”. Le mot tripes est souvent employé pour évoquer ce qui correspond à l’intimité, à l’identité.” Quant au hara, “centre de gravité de l’être humain, qui occupe une place fondamentale dans les arts martiaux et dans certaines formes de spiritualité orientales,” ne se situe-t-il pas deux doigts au-dessous du nombril, dans les intestins?


De nombreuses personnes éprouvent un plaisir étrange à s’extraire les points noirs de la peau. Certains se demandent à quoi est dû ce plaisir. Elles sentent peut-être au fond d’elles-mêmes qu’il est probablement dû à la ressemblance entre cette activité et la défécation. C’est une constante de la psychologie humaine d’aimer tout ce qui est perçu comme faisant partie de soi. L’égo s’identifie au connu. Des draps, des vêtements, nous paraissent beaucoup plus sales s’ils ont été salis par d’autres que nous, et ce n’est pas un hasard si l’adjectif “propre” signifie à la fois “qui appartient” et “dépourvu de souillure”. Notre analité ne fait pas exception à cette règle, elle constitue notre intimité, et en tant que telle elle est investie d’une puissante charge affective dont nous n’avons la plupart du temps aucune conscience tant elle est refoulée. Tant que l’enfant ne ressent pas les excréments comme une souillure, il n’effectue aucune fixation sur ce thème. Mais aussitôt qu’il perçoit une pression par rapport à ce besoin physiologique, fondamental… Il ressent l’humiliation et l’interdit peser sur son intimité, son ventre, son anus donc sur ce qu’il a l’impression d’être intérieurement.


Voilà pourquoi la sexualité, apparait comme une extraordinaire issue de secours: elle nous permet de reprendre possession de notre corps tout entier, de restaurer notre image corporelle et de nous laver de toutes les souillures. “Au moment où les tabous sont transgressés, explique Philippe Laporte, les stimulation de la région génito-anale est soudainement envahie par un immense plaisir tactile. Cette région qui d’ordinaire ne subit qu’ostracisme est tout à coup caressée et admirée.


Les barrières de l’opprobre tombent. L’énergie affective torrentielle, jusqu’ici retenue par les inhibitions, se débloque tout à coup. Victoire. Nous pouvons enfin, de nouveau, être nous-mêmes. Ce qui explique peut-être pourquoi la sexualité s’accompagne si souvent d’amour. Mais c’est encore une autre question, à laquelle Philippe Laporte consacre le chapitre suivant de son livre, passionnante étude de tous les mécanismes qui mènent aussi bien à la passion sublime qu’aux déviances sadiques ou masochistes.


Tout, tout, tout, vous saurez tout sur les perversions, enfin analysées sous un angle humain.

L'Erotisme ou le mensonge de Freud, de Philippe Laporte, éd. Connaissances et Savoir. 351 pages, 18 euros. En vente sur Alapage.


PS : quand je parle des "déviances sadiques ou masochistes" je ne fais pas allusion aux pratiques sexuelles, mais aux comportements de certaines personnes qui - dans leur couple - exercent leur autorité avec cruauté (torture mentale, chantage affectif) ou se complaisent dans un rapport dinfériorité infantile à l'autre. La passion, bien évidemment, inclut tous types de sexualité.


©Agnès Giard.



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Published by Perceval - dans SEXO
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