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3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 17:06



A Lake City (Minnesota), un jour de septembre des années 1950, le Lake City Herald publiait un article sur la prophétie de Maria Keech : la ville ainsi que d’autres lieux des Etats-Unis seraient détruits par une lame de fond, mais les croyants seraient sauvés par des extraterrestres venus en soucoupe volante de la planète Clairon. La fin du monde était prévue pour le 21 décembre suivant. Cette attente millénariste eut la particularité d’être suivie par une équipe de sociopsychologues qui prétendaient, à partir d’une observation contemporaine de la guerre froide, expliquer les mécanismes universels de la prophétie depuis le christianisme jusqu’à nos jours.

 


L’attente fut vaine, et les disciples trouvèrent de bonnes raisons à l’échec de la prophétie. Les observateurs identifièrent les mêmes réactions que celles repérées dans les sectes millénaristes anciennes, pour lesquelles les informations étaient lacunaires.

 


Les millérites, disciples de William Miller, un fermier de Nouvelle Angleterre qui croyait à la réalisation littérale de la prophétie biblique, attendirent tout au long de l’année 1843, sans renoncer : « La fin de l’année de la fin du monde était passée. Le millérisme demeurait. Les tièdes décrochèrent, mais ils furent rares ; nombreux au contraire ceux qui maintinrent et leur foi et leur ferveur. Ils attribuaient volontiers leur déception à une quelconque erreur de computation. Malgré l’échec de la prophétie, les feux du fanatisme redoublèrent. Les flammes de ce genre d’émotion ne s’éteignent pas sur commande. (...) Loin de décroître sous l’aiguillon de l’échec, les démonstrations de loyauté se firent encore plus résolues dans l’attente de l’imminence du Jugement dernier (1). »


Auteurs de L’Echec d’une prophétie, Leon Festinger et ses collègues pensaient manifestement à l’épisode le plus important des origines de l’Eglise catholique, organisée à partir de l’attente contrariée de la parousie, le retour rapide du Christ sur terre pour le Jugement dernier.

 


Quand la prophétie échoue, les croyants n’abandonnent donc pas forcément leurs croyances invalidées : le renoncement à leur foi étant trop coûteux, ils réagissent au contraire par un surcroît d’engagement. Ils peuvent alors inventer toutes sortes de subterfuges concernant la date de l’événement — leurs estimations étaient erronées —, s’en persuader, et redoubler de piété en tentant plus que jamais de convaincre les autres. Selon Festinger, cette conduite paradoxale, pour ne pas dire irrationnelle, s’explique par la « dissonance cognitive », un inconfort moral et intellectuel si douloureux que la réalité doit céder devant la croyance.

 


Il existe cependant d’autres domaines de conviction, comme la politique, à laquelle le préfacier français de L’Echec d’une prophétie fait référence en annonçant que le livre éclaire « nos réactions aux prophéties laïques et politiques qui ont investi plusieurs générations depuis 1917 (2) ». La date de la révolution soviétique suggérait combien le penseur libéral Serge Moscovici avait à l’esprit les thèses de Raymond Aron sur les « religions séculières », formulées au même moment que les travaux sur la dissonance cognitive. Dans L’Opium des intellectuels, Aron s’en prenait au communisme, une idéologie politique qui, selon lui, sous les apparences de la science, constituait une croyance religieuse, tout imprégnée d’espérances de salut. Ses adeptes, soulignait-il, manifestaient un refus obstiné des vérités les plus accablantes, comme la nature dictatoriale du stalinisme ou la pauvreté de la société soviétique.

 


Le sociologue, normalien et éditorialiste au Figaro, faisait ainsi coup double : il réglait ses comptes avec ses anciens camarades, compagnons de route du Parti communiste, et, en pleine guerre froide, servait l’anticommunisme de sa famille politique. Mais pourquoi les communistes auraient-ils été les seuls à s’illusionner ? Quand Aron soutenait que « la société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique est comparable au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes (3) », comment ne pas voir que la définition religieuse du communisme s’appliquait aussi à d’autres idéologies ? Pourtant, l’accusateur excluait d’emblée cette possibilité : il évoquait les siens, les libéraux, comme ceux qui doutent et n’ont aucun dogme.

 


L’analyse des religions séculières aurait pourtant gagné en universalité si elle avait été appliquée à d’autres ; mais il aurait alors fallu critiquer son propre camp, à un moment où ses idéologues ne brillaient guère. Cette faiblesse procédait directement de la récente déconfiture infligée par la crise de 1929 et de la Grande Dépression des années 1930. Quelle fut la réaction des libéraux à cet échec du marché autorégulateur ? Ils eurent des attitudes de sectateurs déniant la réalité, illustrées par la fameuse déclaration du président américain Herbert Hoover, qui assurait contre l’évidence, au cœur même de la dépression, que « la prospérité [était] au coin de la rue ».


Il y eut aussi des croyants, comme Claude Gignoux, directeur de La Journée industrielle, en 1936, pour soutenir que ce n’était pas la faute des marchés, mais celle de l’Etat trop interventionniste : « Ce qu’on appelle chaos capitaliste n’est que le mauvais rendement d’un organisme faussé depuis vingt ans par des interventions étatistes incohérentes (4). »



Face au démenti cinglant apporté par la réalité, l’obstination libérale millénariste nourrit donc un regain de prosélytisme, les croyants s’en prenant au New Deal et à toutes les politiques sociales. La seconde guerre mondiale, pourtant issue de la crise, leur donna des raisons supplémentaires de dénoncer l’intervention étatique en assimilant opportunément nazisme et communisme. La guerre n’était pas encore finie que Friedrich Hayek ignorait déjà le premier pour se consacrer à la critique de l’Etat-providence, dans lequel il voyait rien de moins — autre erreur — que le spectre du communisme. En 1946, il créait la Société du Mont-Pèlerin pour unir les efforts des vaincus. Mais qui connaissait ce club confidentiel rassemblant les rares économistes réfractaires au keynésianisme dominant ?

 


Il fallut plusieurs décennies pour faire triompher à nouveau la foi libérale, notamment grâce au prix d’économie, faux Nobel et vrai prix, fondé en 1968 par la Banque de Suède et octroyé en l’honneur d’Alfred Nobel : il permit de couronner dès 1974, à la suite d’Hayek, les économistes libéraux. « Nous avons gagné (5)  », triomphaient alors benoîtement les héritiers, auxquels l’expérience n’avait pas appris la modestie.

 


Avant leur récent et finalement bref triomphe, il était difficile de voir combien les chantres du libéralisme nourrissaient une croyance fanatique, qui n’avait rien à envier aux lendemains qui chantent des marxistes. Le providentialisme du marché est sans doute un pâle substitut du paradis sur terre, et plus encore du paradis céleste ; mais il suffit à nourrir les démissions de la raison et les délires prophétiques. Il n’est pas sans expliquer cette curieuse alliance conservatrice entre fondamentalistes chrétiens et évangélistes du marché qui a dominé la politique américaine jusqu’à la fin de la présidence de M. George W. Bush (6), et qui a servi de modèle, en France, à l’alliance des catholiques traditionalistes et des libéraux autour de M. Nicolas Sarkozy. Comment comprendre que les adeptes du profit aient fait si bon ménage avec les adeptes de la rédemption, sinon par une affinité de croyants qui avaient, en outre, le bon goût de ne pas empiéter sur leurs royaumes respectifs ?

 

©Alain Garrigou & Le Monde Diplomatique.

 

(1) Leon Festinger, Hank Riecken et Stanley Schachter, L’Echec d’une prophétie, Presses universitaires de France, Paris, 1993 (première édition en 1956), p. 16.

(2) Leon Festinger..., op. cit., p. 10.

(3) Raymond Aron, L’Opium des intellectuels, Hachette, coll. « Pluriel », Paris, 2002 (1955), p. 276.

(4) Cité par Richard F. Kuisel, Le Capitalisme et l’Etat en France. Modernisation et dirigisme au XXe siècle, Gallimard, Paris, 1984, p. 174.

(5) Jean-Claude Casanova, Le Point, Paris, 26 juin 1989.

(6) Cf. Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les conservateurs ont gagné le cœur des Etats-Unis, Agone, coll. « Contre-Feux », Marseille, 2008.

 

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Published by Perceval - dans Religion
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