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5 décembre 2009 6 05 /12 /décembre /2009 13:32



Récemment Sœur Emmanuelle a laissé pour testament un livre dans lequel elle confesse qu’elle s’adonnait à la masturbation, preuve que… la sœur est manuelle, comme quiconque en matière d’éros si on le prive d’une vie sexuelle digne de ce nom. L’éros chrétien semble un oxymore tant l’un exclut l’autre.


L’analyse de la construction de cet antiéros chrétien ne regorge pas d’historiens ou de philosophes. Michel Foucault aurait excellé dans cet art, mais il a travaillé sur l’antiquité gréco-latine. Peter Brown, le biographe de saint Augustin, a livré jadis une excellente analyse des cinq premiers siècles de notre ère avec le Renoncement à la chair.


Florence Colin-Goguel prend la suite et analyse la construction de cet éros chrétien de la période carolingienne au XVebeau livre, comme on dit, qui associe l’analyse d’œuvres médiévales, leur reproduction bien sûr, la présentation de leur contexte, puis une lecture serrée et directe des grands moments qui jalonnent la fabrication du corps chrétien pendant ces dix siècles.

L’idéologie de l’Eglise se constitue lentement et péniblement, l’épistémè païenne est dure à cuire, et l’art accompagne cette cristallisation doctrinaire effectuée à coups de conciles. Dans cette configuration, l’art se présente pour ce qu’il a toujours été : le bras armé de l’idéologie de son commanditaire, son auxiliaire. Les représentations montrent et évitent l’effort d’imagination : elles disent crûment ce qu’il faut faire et éviter ou ce qui advient si l’on n’a pas obéi. L’image édifie.


Florence Colin-Goguel commence avec l’assimilation de la sexualité à la faute généalogique. Eve tentée et tentatrice devient la cause de l’expulsion du paradis originel. D’où la misogynie de l’Eglise qui associe la femme, la tentation, le péché, la faute, la damnation et ce qui s’ensuit : invention du corps coupable, pudeur et honte de la nudité, discrédit jeté sur désir et plaisir, assimilation du sexe féminin à la gueule de l’enfer, transformation du sperme en véhicule du péché, détestation du corps, etc.


Cette déconsidération du désir humain et de la libido devenus perversions majeures se double d’une rédemption possible : la négation de la chair et l’imitation du corps parfait du Christ. On invite dans un même temps à maltraiter son corps vivant et à désirer le corps glorieux des élus ressuscités. D’où l’équation : mourez de votre vivant ici et maintenant et vous vivrez éternellement après votre mort sous la forme de corps incorporels… Florence Colin-Goguel a sélectionné une iconographie magnifique, rarement vue, très parlante et fonctionnant à ravir sur le mode contrapuntique avec son commentaire éclairé, savant et limpide.


Ce sont donc des tapisseries, des enluminures de codex, des enseignes populaires, un pion de trictrac en ivoire (un évêque sodomite…), des pages de manuscrits (dont l’une avec une femme qui cueille des phallus dans… un arbre à phallus), des détails de psautiers, de livres d’heures, des bas-reliefs, des chapiteaux, des vitraux, des panneaux peints, des coffrets, des pièces rares (un bâton pastoral paléochrétien), un parement d’autel en broderie de laine islandaise, un tympan de cathédrale qui parlent ou que, du moins, Florence Colin-Goguel fait parler.


Par-delà les siècles, on entend alors le bruit des conversations constitutives de l’éros chrétien : le corps devient impur, pécheur ; la sexualité est condamnée ; l’Eglise opte pour une codification de la sexualité même si son idéal (celui de saint Paul), est tout bonnement la chasteté. Mais le réel est au-dessous de cet idéal. Il faut donc décider du coït licite et illicite.

Dans une année, quatre-vingt-dix jours échappent à l’interdiction que représentent les fêtes religieuses, les périodes de carême, l’impureté de la femme, autrement dit règles et grossesse. Toutefois pendant ces trois mois de sexualité possible, on déconseille le passage à l’acte car le plaisir est impossible à ne pas éprouver, preuve que le péché se transmet indubitablement… D’où cette phrase terrible de saint Bernardin de Sienne : «Sur 1 000 ménages, je crois que 999 appartiennent au diable…»


L’appareil de répression sexuelle chrétien suppose la confession - une «véritable procédure d’inquisition» - qui produit culpabilité, angoisse, inhibition, et une impuissance qui oblige bon nombre de ces victimes à recourir aux dénoueuses d’aiguillettes. Ces femmes qui intercèdent en faveur du désir deviennent les sorcières massivement brûlées. Dans une superbe phrase, Florence Colin-Goguel écrit : «Le mariage médiéval est en fait un mariage à trois, l’homme, la femme et Dieu.» Même si l’auteur, historienne scrupuleuse, ne s’autorise pas d’incursions en dehors de sa période de prédilection, on peut imaginer que cette belle formule traverse les siècles et dit la nature de toute sexualité qui implique au moins un croyant, quel que soit le degré d’implication réelle dans sa religion…



©Libération.fr



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Published by Perceval Le Gallois - dans Bouquin
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«En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu'il nous voit bien différent de ce que nous croyons être.»

«Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin.»

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