Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 20:23

L'Europe a-t-elle contaminé l'Amérique, ou bien est-ce l'inverse ?

 


L'origine de la syphilis fait l'objet de vives controverses depuis plus d'un siècle. Le modèle d'une provenance américaine, et d'un transfert au retour du voyage de Christophe Colomb a longtemps été admis. Ce dogme est désormais remis en cause : l'Europe pourrait avoir connu la maladie bien avant 1493.


En 1493, peu après le retour triomphal de l'amiral Colomb en Espagne, une maladie aiguë grave, de transmission vénérienne, sembla se déclarer à Barcelone, pour diffuser ensuite rapidement à l'ensemble de l'Europe. Ces deux événements furent rapidement mis en relation de causalité : ce mal nouveau ne pouvait venir que du Nouveau Monde. Cependant, quelques médecins contemporains rejetaient déjà cette hypothèse, plaidant la présence de cette maladie en Espagne avant le premier voyage.


Le débat sur l'origine de la syphi- lis était né : il n'a depuis cessé de rebondir entre les partisans de l'origine américaine du mal et les défenseurs de l'ancienneté de sa présence en Europe(1,2).


Progressivement, la thèse américaine a acquis une valeur de théorie officielle dans l'histoire des épidémies, principalement depuis le début du XXe siècle, avec notamment des défenseurs comme le microbiologiste français et prix Nobel Charles Nicolle(3). Le modèle épidémiologique s'appuie sur deux solides arguments historiques. Le premier est l'explosion épidémique d'une maladie apparemment inconnue jusqu'alors, décrite par les textes de la fin du XVe siècle et de la première moitié du XVIe siècle sous des noms divers, dont la vérole. Le second est la fréquence de lésions osseuses apparemment syphilitiques dans les larges collections de squelettes d'Amérindiens datant des périodes précolombiennes. Leur abondance relative contraste fortement avec la rareté des documents européens, comme l'ont souligné les anthropologues américains Brenda Baker et George Armelagos(4,5).


Deux mondes. La thèse européenne présentait à l'inverse jusqu'à présent deux points faibles. D'une part le diagnostic de syphilis est difficile à poser d'après les descriptions des textes antiques ou des documents médiévaux antérieurs au XVe siècle. Les données historiques sont donc peu utilisables pour soutenir la présence de la syphilis en Europe avant 1493. La maladie aurait pu être confondue avec d'autres infections, notamment avec la lèpre, responsable de signes cutanés, et les syphilitiques auraient ainsi été regroupés dans les léproseries. Mais cet argument est spéculatif. D'autre part, l'antériorité à 1493 ou le diagnostic de syphilis des ossements découverts en Europe était souvent incertain.

On assiste depuis peu à une remise en question de la théorie de l'origine américaine de la maladie. En effet, les découvertes en Europe de cas anciens, sinon de syphilis, tout du moins d'infections osseuses causées par des bactéries du même genre ( Treponema , ou tréponèmes) se sont multipliées au cours des dernières années. Parmi les tréponématoses (infections à tréponème) la syphilis est la seule maladie vénérienne. Il est cependant difficile de distinguer les unes des autres, et tout particulièrement au seul examen d'ossements anciens (voir l'encadré « Le diagnostic de la syphilis »).


Dans certains cas, la datation n'est pas suffisamment précise ou les restes osseux sont immédiatement postérieurs à la fin du XVe siècle. Ainsi, la date du cas de tréponématose osseuse de la nécropole médiévale de Roca Vecchia est comprise entre le milieu du XIVe siècle et le début du XVIe siècle(6). Gino Fornaciari et son équipe de l'université de Pise considèrent cependant, du fait du caractère de syphilis évoluée typique, que le cas est sûrement postérieur à 1492.


Des découvertes ostéo-archéologiques plus récentes plaident cependant pour l'existence d'une tréponématose (vénérienne ou non vénérienne) en Europe avant 1493. La découverte en 1993 d'un foetus évoquant une syphilis congénitale(7) dans un site antique provençal daté du IVe siècle à Costebelle dans le Var (voir photo ci-dessus), a ainsi suscité un colloque international, « L'origine de la syphilis en Europe - avant ou après 1493 ? ».


Nouveaux arguments L'intérêt majeur des résultats de ce colloque fut de montrer que le foetus de Costebelle est loin de constituer un cas isolé. En effet, en Italie du Sud, des recherches anthropologiques conduites par Maciej et Renata Henneberg de l'université d'Adélaïde ont permis de relever des lésions évocatrices de tréponématose dans des séries ostéologiques de l'ancienne colonie grecque de Métaponte et d'Héracléa (VIe-IIIe siècles av. J.-C.)(8). En France, à Lisieux (Calvados), Joël Blondiaux et Armelle Alduc-le-Bagousse du CNRS ont décrit cinq cas paléopathologiques évoquant une infection osseuse à tréponèmes parmi les restes osseux d'une importante nécropole du Bas-Empire (contemporaine de celle de Costebelle)(9). En Angleterre, plusieurs sites d'époque médiévale ont livré des ossements susceptibles de porter des traces de tréponématose. Pour Charlotte Roberts, anthropologue et paléopathologiste à l'université de Bradford, des lésions très fortement évocatrices d'une tréponématose sont présentes sur le squelette d'un sujet enterré avant la première moitié du XVe siècle à Gloucester(6). De même, la paléopathologiste britannique Ann Stirland a analysé quatre cas antérieurs à 1468 provenant du cimetière de l'église de Saint-Margaret à Norwich(6).


Les données du Nouveau Monde ont par ailleurs été révisées par plusieurs auteurs nord-américains dont l'anthropologue canadien Mark Skinner, de l'université Simon Fraser, à Burnaby, ou la paléopathologiste américaine Mary-Lucas Powell de l'université du Kentucky. Si l'existence de tréponématoses en Amérique précolombienne est bien attestée, ces auteurs insistent sur le fait que les formes congénitales, marquant la forme vénérienne, sont toutes nettement postérieures au XVIe siècle.


Ces chercheurs estiment que le terme de syphilis est donc impropre pour caractériser l'infection qui sévissait en Amérique précolombienne. Della Collins Cook de l'université de l'Indiana rejoint cette conclusion sur la base de l'étude dentaire. Son interprétation est que la syphilis vénérienne serait apparue en Amérique après la conquête, amenée par les Européens et peut-être par les esclaves noirs arrachés à l'Afrique équatoriale.


Revirement. Depuis cette récente synthèse on assiste donc maintenant à un revirement historiographique. Là où nos prédécesseurs du siècle dernier avaient vu tant de syphilitiques dans les collections archéologiques, les études du début de ce siècle, cédant sous la pression d'un dogme « américaniste », n'avaient trouvé que des altérations post mortem, détruisant l'hypothèse d'une tréponématose en Europe avant 1493.


Aujourd'hui, avec des méthodes plus sûres et plus performantes, avec des diagnostics différentiels plus rigoureux, des cas de tréponématoses aussi convaincants que les pièces américaines sont détectés aussi bien dans des colonies grecques d'Italie du Sud, que dans des nécropoles du Bas-Empire romain en Provence et en Normandie, ainsi que dans des cimetières médiévaux d'Angleterre(9). Ces faits nouveaux, certes encore trop peu nombreux, ne peuvent plus être ignorés : il existait bel et bien une infection à tréponèmes dans l'Ancien Monde avant 1493.


Techniques modernes. Etait-ce une forme réellement vénérienne, c'est-à-dire, à proprement parler, la syphilis ? Seules trois des quatre tréponématoses, le béjel, le pian et la syphilis sont responsables d'une atteinte osseuse, mais celle-ci n'est classiquement pas discriminante. L'atteinte congénitale attestée par le cas de Costebelle pourrait fournir la preuve d'une transmission vénérienne, si l'on admet que les autres modes d'infection à tréponèmes ne contaminent pas le foetus. Les nouvelles techniques de diagnostic microbiologique par les méthodes dites de réaction de polymérisation en chaîne ou PCR, appliquées aux tréponèmes pathogènes actuels pourraient être utilisées avec profit pour le diagnostic paléomicrobiologique des tréponématoses.


Ces techniques se développent en paléopathologie : des chercheurs anglais, allemands, français, américains et israéliens(6) ont identifié à partir de fragments osseux prélevés sur des spécimens paléopathologiques, des séquences d'ADN de mycobactéries pathogènes ( Mycobacterium tuberculosis , bactérie responsable de la tuberculose et Mycobacterium leprae , responsable de la lèpre). Plus récemment une équipe française a identifié l'agent infectieux de la peste Yersinia pestis , sur des squelettes d'un charnier de peste de 1722 à Marseille(10). Pour les tréponèmes, germes beaucoup plus fragiles, ces recherches paléo-microbiologiques sont actuellement en cours dans plusieurs laboratoires à travers le monde pour tenter de mettre un terme à ce débat.


Questions. Quant à l'épidémie de 1493, était-ce bien la syphilis ? Son extrême virulence n'eut rien de commun avec celle de la syphilis actuelle ; la sévérité des symptômes et l'extrême gravité du pronostic furent absolument uniques. Ces particularités ont été expliquées par l'absence d'immunité des populations européennes.


Mais que devient cet argument si l'on admet la présence de longue date du germe sur le continent ? L'équipage de Colomb aurait-il rapporté une autre maladie, de contamination vénérienne, de gravité extrême et qui aurait disparu au bout de quelques décennies ? Cette épidémie est-elle même réellement survenue en 1493 ? Quelques auteurs font en effet état de cas historiques de « grosse vérole » avant cette date(11). Selon la thèse de l'anthropologue américain Livingstone, l'épidémie de syphilis vénérienne aurait déferlé sur l'Europe, non depuis les Amériques avec l'équipage de Colomb, mais depuis la péninsule ibérique, apportée par les marins portugais fréquentant les côtes africaines (la région du Cap-Vert dès 1444 et la Côte de l'or à partir de 1460)(12). L'épidémie aurait ainsi pu couver à bas bruit et exploser à la fin du siècle à un moment où le retour de Colomb frappait les imaginations : ce serait alors une pure coïncidence.


Alain Froment, de l'ORSTOM, soutient que l'Afrique serait le berceau de toutes les tréponématoses(6). L'hypothèse d'un foyer africain concomitant des premières migrations humaines, il y a un million d'années expliquerait une diffusion en Asie et en Amérique via le détroit de Béring. On devrait alors trouver les diverses formes de tréponématoses répandues partout dans le monde depuis la préhistoire. Une origine africaine pourrait expliquer les poussées limitées des tréponématoses en Europe dans l'Antiquité.


Nouvelle théorie. Rappelons que dès le VIe siècle avant notre ère, les Phéniciens, puis les Carthaginois et les Grecs ont exploré les côtes de l'Afrique occidentale, au moins jusqu'en Mauritanie ; plus tard, sous l'Empire romain, les contacts avec l'Afrique noire se multiplièrent, aiguillonnés par la recherche de l'or, d'épices, d'animaux sauvages destinés à l'amphithéâtre et d'esclaves africains.


L'absence de cas entre la fin de l'Antiquité et la fin du Moyen Age peut tenir à une absence de recherche systématique. Elle peut être également liée à la conjonction de plusieurs phénomènes tels que l'interruption des relations directes avec l'Afrique noire à la fin de l'Empire romain, le ralentissement, puis l'arrêt presque total du grand commerce méditerranéen après le VIIe siècle, la forte dépopulation due aux désordres économiques et militaires et à des épidémies de peste au VIe siècle, les changement de mode de vie et des conditions socio-écologiques, et enfin le renouvellement des populations par des peuples venus de pays froids et orientaux, apparemment non porteurs de tréponématoses.

La rupture du dogme colombien autorise enfin le développement systématique de recherches tant en Europe qu'en Afrique, seules à même de vérifier une telle hypothèse.


GYÖRGY PÁLFI ET OLIVIER DUTOUR

Le diagnostic de la syphilis


La syphilis est une infection causée par des bactéries spiralées (spirochètes) du genre Treponema ou tréponèmes. On reconnaît aujourd'hui quatre tréponèmes dont la pathogénicité pour l'homme est établie. Tout d'abord Treponema pallidum pallidum , responsable de la syphilis vénérienne. Ensuite trois autres agents, responsa- bles de maladies dont le mode de transmission est différent. Ces derniers sont le Treponema pallidum pertenue , agent du pian (forme tropicale de tréponématose) ; le Treponema pallidum endemicum , agent du béjel ou syphilis endémique, qui s'observe dans les régions arides ou semi-arides ; et le Treponema carateum , agent de la maladie connue sous les noms de caraté ou pinta, maladie cutanée d'Amérique du Sud.


-- Les techniques du diagnostic bactériologique ne permettent pas de distinguer formellement les différents germes. Le contexte épidémiologique et clinique garde donc une importance majeure. La question est encore plus délicate en paléopathologie. Si l'on peut facilement exclure le caraté ne déterminant aucune lésion ostéo-articulaire, et si l'on reconnaît aisément les symptômes squelettiques de la syphilis congénitale précoce, forme n'existant qu'en cas de syphilis vénérienne, on se retrouve face à des problèmes parfois insolubles pour différencier entre elles les formes tardives de la syphilis, du béjel ou du pian.


Un ensemble de lésions, associant, entre autres, des gommes* au niveau du crâne et des périostites* diffuses sur les tibias,humérus, et avant-bras permet, après une étude morphologique et radiologique détaillée, de retenir le diagnostic d'une tréponématose. Le contexte géographique, épidémiologique et quelques différences dans la distribution des lésions peuvent éventuellement permettre une distinction entre syphilis vénérienne, pian et béjel, mais sans certitude absolue sur des squelettes adultes.


*UNE GOMME est une lésion caractéristique de la syphilis au stade évolué de la maladie, constituant des nodules durs, développés sous la peau, les muqueuses, les organes internes (foie, reins, viscères) et le squelette. L'atteinte osseuse du crâne donne des lésions typiques.


*UNE PÉRIOSTITE est l'inflammation du périoste, la membrane fibreuse qui entoure les os. Les périostites sont souvent d'origine bactérienne et se reconnaissent par des néoformations osseuses plus ou moins dévéloppées couvrant la surface des os sur les squelettes anciens. Elles sont souvent non-spécifiques, mais dans certains cas leur morphologie et distribution topographique permettent le diagnostic paléopathologique d'une infection spécifique, comme les tréponématoses.

(1) T.A. Cockburn, Bulletin of the World Health Organization , 24 , 221, 1961.

(2) C.J. Hackett, Bulletin of the World Health Organization , 29 , 7, 1963.

(3) C. Nicolle C., Destin des maladies infectieuses , Paris, Association des Anciens Elèves de l'Institut Pasteur/France Lafayette, 1932-1933 (réed. 1993).

(4) M.D. Grmek, Les maladies à l'aube de la civilisation occidentale , Paris, Payot, 1983.

(5) B.J. Baker et G.J. Armelagos, Current Anthropology , 29 , 703, 1988.

(6) O. Dutour, G. Pálfi, J. Bérato, J.P. Brun (eds.), L'origine de la syphilis en Europe : avant ou après 1493 ?, Errance, Paris.

(7) G. Pálfi et al., International Journal of Osteoarchaeology , 2 , 245, 1992.

(8) M. Henneberg, R. Henneberg, « Treponematosis in an ancient Greek colony of Metaponto, Southern Italy, 580-250 BCE », In O. Dutour et al., (eds.), L'origine de la syphilis en Europe : avant ou après 1493 ?, Errance, Paris, p. 92, 1994.

(9) J. Blondiaux et al., Revue de Rhumatisme, 62/10 , 709, 1995.

(10) M. Drancourt et al., Proceedings of National Academy of Science , 95 , 21 , 12637, 1998.

(11) A.M. Moulin, R. Delort, « Syphilis : le mal américain ? », In Amour et sexualité en Occident , Seuil, Paris, p. 270, 1991.

(12) F.B. Livingstone, Current Anthropology , 32, 5 , 587, 1991






©LaRecherche/GYÖRGY PÁLFI ET OLIVIER DUTOUR

Partager cet article

Repost 0
Published by Perceval Le Gallois - dans Histoire
commenter cet article

commentaires

Clovis Simard 01/07/2012 17:37

(fermaton.over-blog.com),No-21, THÉORÈME COLOMBUS. - Christophe Colomb un Marqueur Historique.

Rechercher



«En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu'il nous voit bien différent de ce que nous croyons être.»

«Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin.»

«La clarté ne naît pas de ce qu'on imagine le clair, mais de ce qu'on prend conscience de l'obscur.»
[ Carl Gustav Jung ]