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5 décembre 2009 6 05 /12 /décembre /2009 16:12





LE POINT : Quel est votre point de vue sur le développement d'un marché des médicaments stimulateurs sexuels ?


BORIS CYRULNIK : En peu de temps, à peine deux générations, nous sommes passés d'une sexualité métaphysique, sacrée - elle donnait la vie -, à une sexualité physique. Grâce à la pilule, on peut dissocier enfantement et acte sexuel. Autrefois, le plaisir était honteux ; maintenant, l'acte sexuel tend à devenir une performance musculaire. Simone de Beauvoir était furieuse de se sentir objet sexuel sous le regard de ses amants. Aujourd'hui, la femme et l'homme sont des objets sexuels.

 



LE POINT : Allons-nous vers une médicalisation du sexe ?

B. C. : C'est la poursuite du processus. Après la pilule, il y a eu la procréation médicale assistée, et maintenant le sexe chimiquement assisté. On est passé de Dieu à la prothèse. Le risque ? Dissocier acte et sentiment sexuel, cette émotion provoquée par une représentation et qui participe du plaisir. On accomplira des performances sexuelles. Mais sans sentiment. Déjà, des patientes m'ont dit que, quand leurs maris ne les sollicitaient pas, elles n'avaient pas de désir. Mais une fois que les maris les sollicitent, elles « ne peuvent plus s'arrêter », c'est l'expression qu'elles ont employée.

 


LE POINT : Quelles sont les conséquences ?

B. C. : Ces inventions, comme toute innovation technologique, modifient la représentation que l'être humain se fait de lui-même. On passe d'une culture de l'homme sacré, dans laquelle le corps était une dépouille mortelle dont on ne pouvait pas jouir, à celle d'un homme-machine. Il est alors revendiqué comme un programme d'existence d'avoir des jouissances répétées, alimentaires, vacancières ou... sexuelles. Cette image de l'homme-machine va devenir prégnante dans le discours social : on revendique le plaisir, on en fait des oeuvres d'art, des films, des livres, des publicités. Mais, et c'est un phénomène bien connu en neurophysiologie, tout plaisir qui dure conduit à la souffrance. Toute culture, donc, qui s'organise autour des plaisirs aboutit au dégoût, à l'amertume, à l'acrimonie...

 


LE POINT : Cette évolution est-elle soumise à forte pression sociale ?

B. C. : Enorme. Le sexe est l'endroit le plus civilisé de notre corps. Toute société se constitue au départ sur des interdits alimentaires et sexuels. Si l'on « détabouise » les interdits sexuels, on libère la violence ; l'être humain redevient soumis à ses pulsions. La prothèse chimique permet de réaliser ces pulsions, en dehors de tout sentiment. Une partie de la population va désormais évoluer dans ce sens. On va voir progresser le nombre d'agressions sexuelles, de viols, d'incestes. En réaction, pour se sécuriser, l'autre partie de la population risque de vouloir renforcer l'interdit.



LE POINT : Va-t-on vers l'apparition de nouveaux mythes sexuels ?

BORIS CYRULNIK : Le sexe n'est plus mythique, et c'est tout le problème. On entre surtout dans un domaine de normalité statistique. Sans que personne sache ce qu'est la norme... J'ai reçu un jour à mon cabinet un jeune homme de 27 ans qui se sentait devenir impuissant. Je lui ai prescrit un médicament destiné à combattre la maladie de Parkinson, mais qui avait aussi des effets sur l'impuissance (le Viagra n'était pas sur le marché). Peu après, comblé, il m'a dit : « Je suis à nouveau normal, j'ai six rapports par nuit alors qu'avant j'étais tombé à trois... »



LE POINT : De quelle manière ce recours chimique peut-il modifier les comportements ?

B. C. : D'une manière bénéfique quand la prothèse chimique pallie une défaillance et évite l'angoisse liée à l'échec, ce qui n'est pas rare : tout homme qui défaille prépare une future défaillance. Mais il y a aussi les effets négatifs, ces hommes qui disent « Je suis plus performant, mais je pense à autre chose pendant l'acte » , ces femmes qui soupirent « Mon mari bande, mais ce n'est pas moi qui le fais bander... »

 


LE POINT : Et, plus globalement, quelles sont les conséquences ?

B. C. : Une nouvelle organisation du couple. Jusque dans les années 70, les femmes ne pouvaient pas vivre sans les hommes. Aujourd'hui, chacun a de moins en moins besoin de l'autre. Et j'entends de plus en plus souvent des femmes dire : « Je me suis fait trois enfants. » Avec cette plomberie de la sexualité, les hommes risquent de devenir pour les femmes des godemichets ou des planteurs d'enfants. Il y aura profusion de couples en CDD ou se formant pour une rencontre sans lendemain, une jolie folie. Ce sera la fin de l'organicité du couple, qui, autrefois, liait pour la vie, en entravant le développement des personnalités.




©LePoint.fr

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Published by Perceval Le Gallois - dans Médecine
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