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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 18:00

Les pratiques sexuelles constituent encore de nos jours un sujet chaud qui enflamme les passions et, surtout, qui continue de révéler l’étendue de l’ignorance et la puissance des tabous des sociétés modernes. Même si le fameux rapport de Kinsey de 1948 établissait que plus de 92% de la population masculine américaine la pratiquait(1), la masturbation fait aujourd’hui encore l’objet d’une croisade de la part de groupes religieux intégristes qui voudraient l’assimiler à une pratique contraire à la volonté divine(2). Or, la masturbation a définitivement la couenne dure, malgré toute la mauvaise presse qui l’entoure depuis l’époque victorienne.

 



Sans titre, Metropolitan Museum of Art


Randy OHC, Sans titre,
Metropolitan Museum of Art, 2008




L’onanisme, euphémisme de la dénonciation


Au début du 18e siècle, à Londres, la parution d’une brochure dénonçant fortement la pratique de la masturbation provoque des remous et lance la «mode» contemporaine du dénigrement de ce comportement sexuel. Le titre même de ce texte, basé sur le personnage biblique d’Onan, renvoi à la condamnation, erronée, de la masturbation par les textes saints(3). Le but avoué de cette brochure est de mettre en garde la population contre les risques médicaux et moraux de cette pratique. La peur est le moyen le plus simple et le plus efficace d’assurer les bonnes mœurs de la population anglaise. Ainsi, les maux issus de la masturbation sont associés à une punition divine contre les êtres tourmentés qui la pratiquent. L’onanisme, terme désignant la masturbation à l’époque et popularisé par Tissot, est ainsi critiqué sur tous les fronts.


L’aspect médical prend alors une grande place dans le discours sur la masturbation. Samuel-Auguste Tissot, médecin réputé de Lausanne, fait paraître en 1758 sa première version sur l’onanisme(4). Ouvertement contre cette pratique, il y décrit comment la «perte» d’une seule once de la liqueur séminale, adroitement qualifiée «d’huile essentielle», est plus dommageable pour le corps que le drainage de quarante onces de sang. Ainsi, Tissot sera à l’origine d’une école de pensée, présente dans tout l’Occident, qui fait de la masturbation une des causes d’un nombre important de maladies physiques et surtout mentales. La peur reste toutefois le moyen par excellence pour empêcher les patients de succomber, malgré les efforts des médecins pour trouver une cure efficace, que ce soit par le régime alimentaire ou la prise de bains froids. Ces deux derniers exemples ne représentent qu’une minuscule partie d’une multitude de remèdes proposés durant cette période.


Cependant, le 19e siècle voit le développement de tout un courant de pensée, surtout aux États-Unis, qui cherche à «éduquer» les jeunes à se défaire de cette pratique. On mise alors fortement sur l’activité physique et la privation sexuelle, allant même jusqu’à l’interdiction formelle de toucher ses organes génitaux. Dans certains cas, les médecins en viennent même à opérer les jeunes filles en leur cousant les lèvres vaginales pour ne laisser qu’un espace pour l’urine. Les garçons sont parfois attachés à leur lit pendant leur sommeil pour éviter tout atteinte au tabou de la masturbation. Le mot d’ordre d’une grande partie du corps enseignant et médical de l’époque est de combattre la masturbation en employant les techniques les plus agressives(5).


Entre acceptation et tabou


Le début du 20e siècle se voulant l’âge des progrès, la question de la masturbation entre aussi dans cette volonté de rationalisme. Ainsi, l’aspect médical de cette pratique reste le fer de lance du traitement de la «déviance» ou de la pratique de la masturbation. Toutefois, la tendance à vouloir faire de cette pratique une perversion connaît aussi ses ardents opposants qui veulent réhabiliter le «plaisir solitaire» comme comportement acceptable.


Henry Havelock Ellis, médecin anglais, fait paraître en 1897 le premier volume d’une série consacrée à la sexualité. S’attaquant d’abord au sujet controversé de l’homosexualité, il est condamné par la société anglaise. Son deuxième tome ne sera d’ailleurs publié qu’à l’étranger, aux États-Unis, en 1899. Cette fois, il dénonce Tissot et les autres médecins issus de ce courant de pensée en réfutant les thèses voulant que la masturbation constitue un mal social. Son tome est d’ailleurs intitulé «l’auto-érotisme», nouveau terme qui sera fortement employé par les tenants de cette vision(6). Ellis condamne par contre les excès de la masturbation dans la même lignée que Tissot en lui attribuant aussi des maladies alors médicalement inexplicables.


Sigmund Freud sera un des pionniers du changement du traitement de la masturbation. Grâce à une théorie sexuelle de l’enfance, Freud démontre toute l’importance de la masturbation dans le développement de l’enfant jusqu’à sa puberté(7). Ainsi, en s’attaquant à l’aspect évolutif de cette pratique, Freud contourne le débat moral sur la masturbation des adolescents et des adultes en associant cette pratique sexuelle à un comportement sain pour les enfants. Toutefois, pour Freud, la vie sexuelle doit être mise au service de la reproduction; à sa naissance, l’Homme est un être pervers.


Les enfants n’échappent pas à cette vision et sont aussi des êtres polymorphes. La masturbation constitue alors pour l’adolescent et l’adulte une perversion et le fait de se masturber démontre un signe d’immaturité. Avec Freud on passe donc de l’état de porteur de maladie à l’état d’être immature. La masturbation serait donc normale chez l’enfant mais tout à fait perverse chez l’adulte. Le livre de Freud a été assez bien accueilli par la communauté scientifique et a ouvert la voie à une révision des théories concernant la sexualité en général.


Toutefois, malgré la volonté d’une partie du corps médical de se débarrasser des perceptions négatives envers la masturbation, la pratique conserve son aura de tabou social et reste encore décriée comme une perversion. La diffusion de cette perception est très importante et est à la fois reprise par les Églises chrétiennes, catholiques ou protestantes, et par une partie des médecins.


Pour en finir avec un tabou


Depuis la fin des années 1930, la perception de la masturbation dans la société occidentale poursuit une lente mais constante progression vers l’acceptation de la pratique. Comme mentionné au début du texte, le rapport d’Alfred Kinsey de 1948 a eu l’effet d’une bombe dans la société américaine et occidentale. Ainsi, les théories ont été rejointes par une étude très large et des chiffres qui appuyaient la vision de Freud et Ellis. La masturbation est donc une pratique largement répandue. Malgré les très nombreuses critiques essuyées par Kinsey, notamment lors de la publication de son second ouvrage sur la sexualité des femmes en 1953, la perception de la sexualité en Occident est fondamentalement modifiée. Les réactions sont virulentes contre cette vision de la sexualité qui jette par terre les tabous et introduit la notion de relativité des comportements et surtout la quasi-unanimité de la pratique de la masturbation chez les hommes et sa généralisation chez les femmes.


Les années 1950 et 1960, avec le développement des moyens de contraception oraux pour les femmes et la libéralisation sexuelle, achèvent de détrôner la trop grande influence de la morale contre la masturbation. La problématique reliée à la masturbation relève maintenant de la tendance à avoir fait de ce comportement un sujet honteux. Ainsi, les psychologues et les médecins veulent détruire le tabou de la masturbation en insistant sur son facteur de normalité et sur la nécessité de respecter les besoins du corps et de l’esprit. L’Église de Rome tente de réagir contre cette tendance en 1976 par la publication d’un texte condamnant les pratiques douteuses, comme la masturbation, l’homosexualité, mais il est presque impossible de renverser la tendance médicale et laïque qui soutient la salubrité d’une sexualité diversifiée et qui rejette les anciens codes moraux.


Malgré le chemin parcouru depuis plus de 200 ans concernant la perception de la masturbation en Occident, l’acceptation de cette pratique reste tout de même contestée. Au Québec et au Canada, le gouvernement et la prévention par l’éducation donnée par les sexologues considèrent très sérieusement la place de cette pratique et son intégration dans le processus de développement des citoyens(8).


Toutefois, les intégristes religieux et certains courants de droite, surtout aux États-Unis, continuent de jouer à l’autruche et préfèrent tenter de convaincre les jeunes de la nécessité de se retenir de pratiquer la masturbation en vantant les mérites de l’abstinence totale. Les défis de la société moderne, notamment avec le phénomène de l’Internet et de l’hypersexualisation des jeunes, surmédiatisée et politisée parfois pour satisfaire certains groupes religieux, constituent des obstacles importants à une saine éducation sexuelle et à l’acceptation définitive d’une pratique qui ne court aucune chance de disparaître.


Notes

(1) KINSEY, Alfred, Le Comportement sexuel de l’homme, Pavois, Paris, 1948.

(2) Voir la montée de cette vision aux États-Unis, notamment le Passion for Christ Movement qui est à l’avant-garde de cette haute lutte morale et religieuse contre la masturbation. Voir leur site web qui dénonce plusieurs comportements « à risque » et la marchandisation de ces pratiques.

(3)Voici le titre officiel de cet ouvrage, dont l’auteur reste encore contesté : « Onania, or the heinous sin of self-pollution, and all its frightful consequences in both sexes considered with spiritual and physical advice to those who have already injured themselves by this abdominal practice.»

(4) Pour plus de détails, consulter l’ouvrage de STENGERS, Jean et VAN NECK, Anne, Histoire d’une grande peur, la masturbation, Bruxelles,Édition de l’Université de Bruxelles, 1998, 233 p. L’ensemble des informations factuelles de notre texte provient de cet ouvrage.

(5) Voir ibid., p. 18-23.

(6) Ibid., p. 143-144.

(7) FREUD, Sigmund, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1989, 221 p. Le texte de Freud a été publié pour la première fois en 1905.

(8) Malgré une très forte tendance à se concentrer sur les aspects médicaux de la sexualité, le gouvernement fédéral regarde en face la réalité des pratiques sexuelles des adolescents. Voir notamment le rapport « Sexual Health in Canada » de 2007, disponible en ligne à l’adresse suivante


©NadineBéguin&GuillaumeMarceau.

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Published by Perceval Le Gallois - dans Histoire
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