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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 00:00

 

 

Word of Mouth

 


Michela Marzano, philosophe et spécialiste des corps et de la sexualité, analyse dans cet entretien les liens qui unissent pornographie, liberté et épanouissement sexuel. Entre excès et épuisement du désir, retour sur quelques paradoxes entourant la pornographie.

 

 





Lili Vieira de Carvalho, Word of Mouth, 2007

 



Baptiste Godrie : Vous évoquez dans votre livre, La pornographie ou l’épuisement du désir1, plusieurs paradoxes concernant la pornographie. La pornographie vise à mettre en scène un excès sexuel, un excès de désir, mais dans le même temps, elle l’érige en norme de comportement. Comment l’excès est-il mis en scène dans la pornographie? Par quels mécanismes est-il érigé en norme?


Michela Marzano : Toute la stratégie pornographique se fonde sur la tentative de pouvoir pousser jusqu’au bout la performance sexuelle. C’est-à-dire d’une part, la tentative de montrer exactement comment se passe la rencontre sexuelle et d’autre part, de montrer comment on peut aller plus loin, comment on peut découvrir des plaisirs toujours différents grâce à des comportements et des positions extrêmes. Cela dit, dans cette escalade des pratiques, il y a toujours quelque chose de paradoxal au sens où, même si effectivement à partir des années 1995–96 on assiste à une escalade des pratiques, ces pratiques sont systématiquement codifiées. Donc même lorsqu’on va au plus loin, les gestes qu’on retrouve sont toujours les mêmes, les positions des acteurs et des actrices sont toujours les mêmes.


Il y a à la fois la recherche de quelque chose d’extrême, mais en même temps une codification de cet extrême, ne serait-ce parce que l’enchaînement des gestes est un enchaînement qui doit obéir à un certain nombre de règles. Il ne faut pas oublier par ailleurs qu’il y a quelque chose de particulier dans la pornographie, c’est le mélange entre fiction et réalité. Il s’agit à la fois d’un film, et donc d’une fiction – il y a un réalisateur, des acteurs, un scénario – et de quelque chose qui relève de la réalité dans la mesure où la pénétration est réelle. L’éjaculation à l’extérieur du corps de la femme est là pour en témoigner. Dans ce mélange entre fiction et réalité, il y a toute une série de frontières qui se brouillent: la frontière entre virtuel et réel, entre ce qui relève de l’excès et ce qui relève de la normalité, entre ce qui appartient à l’expérimentation et ce qui est extrêmement répétitif. Il y a un mélange des genres qui rend les images pornographiques problématiques. Dans la recherche de l’excès, il y a une mise en place d’une répétition continue et, dans la répétition continue, il y a une recherche constante d’excès.


B.G. : Dans quelle mesure cette répétition continue n’est-elle pas inhérente à l’activité sexuelle, mais bien à la pornographie?


M. M. : Même s’il y a des gestes qui reviennent dans la sexualité, on a tendance à chaque fois à s’adapter au partenaire. Quand on vit une rencontre sexuelle, il y a quelque chose d’unique qui relève de la singularité des individus. Même si on peut avoir des habitudes, une tendance à reproduire des gestes, il y a la surprise chaque fois, la découverte de l’unicité de la personne avec qui on vit une relation sexuelle. Alors que dans la pornographie, la subjectivité et la spécificité sont mises à l’écart, car ce sont les réalisateurs qui dictent les gestes et les scénarios qui décident dans quelle suite les gestes doivent avoir lieu. Il y a quelque chose de faux et de normatif qui intervient dans un rapport qui dans la réalité n’obéit pas à des règles extérieures, mais plutôt au désir, à l’instant et aux individus.


B. G. : Vous avez parlé d’une pornographie excessive par opposition à une «sexualité normale». À partir de quelles normes peut-on juger que la pornographie est excessive?


M. M. : Je ne sais pas si le mot «normalité» convient réellement quand on parle de sexualité. Chacun vit la sexualité par rapport à ses propres désirs, son histoire, son vécu. Il n’y a pas une sexualité qui ressemble à la sexualité de quelqu’un d’autre. Là où la pornographie devient excessive, au-delà des différences des uns et des autres, c’est lorsqu’il y a l’intervention de la violence. À partir du moment où l’on intègre la dimension de la violence extrême pour susciter l’excitation du spectateur, il y a quelque chose qui vient polluer le domaine sexuel. Je ne nie pas qu’il ait une composante de violence dans les rapports sexuels.


Évidemment, lorsqu’on parle de sexualité, on ne peut faire l’économie de la violence des pulsions. Simplement, cette violence a toujours la possibilité d’être sublimée et surtout, elle ne vise pas la destruction de l’autre. Il y a dans la sexualité quelque chose en jeu de l’ordre de la rencontre qui est évacué quand on est face à la pornographie. Dans la pornographie, ce qui compte, ce n’est pas la rencontre – la rencontre d’ailleurs n’a pas lieu dans le sens où les partenaires ne se choisissent pas, de même que les gestes accomplis ne sont pas choisis par les partenaires – mais la volonté d’aller jusqu’au bout dans le fait de montrer comment se passe un rapport sexuel. Dans cette volonté, il y a quelque chose qui ne relève plus de la spontanéité, mais davantage de la construction, parfois dans le but de bousculer le conformisme, de choquer, mais qui exclut l’autre dans sa fragilité.


B. G. : Le normatif se situerait davantage du côté de la pornographie?


M. M. : Oui, mais au sens où il n’y a pas la possibilité d’inventer quelque chose de nouveau. Il y a plutôt une mise en scène des mêmes gestes. Ce qui relève plus de la mécanique que de la découverte.


B. G : Vous avez parlé de construction, de gestes qui n’étaient pas choisis dans le cas de la pornographie et de spontanéité, de rencontre dans le cas de la sexualité. Dans quelle mesure la sexualité n’est-elle pas elle-même construite, notamment par ces modèles pornographiques qui sont proposés?


M. M. : Tout dépend de la quantité de consommation de pornographie et de l’âge à partir duquel on commence à regarder des images pornographiques. Jusqu’à tout récemment, la pornographie était un domaine qui concernait les adultes et pouvait être utilisé comme une façon de se détendre, de s’exciter, de se masturber. Mais ce n’était pas un instrument utilisé par les adolescents, voire les enfants, pour essayer de comprendre ce qu’est la sexualité.


Aujourd’hui, notamment par le biais d’Internet, il devient de plus en plus facile pour des enfants de voir ces images avant même d’avoir pu éprouver du désir ou d’avoir pu découvrir par eux-mêmes ce que signifiait désirer l’autre. Ce qui a des conséquences sur la construction de leur imaginaire. Leur imaginaire sexuel va être infiltré par ces images. Au moment où ils commencent à vivre leurs premières relations sexuelles, ils peuvent penser qu’afin que la relation sexuelle soit une relation épanouie, ils doivent reproduire ce qu’ils ont vu. Je prends le cas de jeunes interrogés sur la pornographie2 qui considèrent qu’un film pornographique est un documentaire sur la sexualité. Du coup, ils ont tendance à prendre au pied de la lettre ce que montre la pornographie.


D’où le fait que, par la suite, ils essaient de reproduire ces gestes. Étant donné que la réalité ne correspond pas nécessairement à ce qu’ils attendent, ils peuvent avoir différentes réactions. On voit des jeunes qui sont par exemple déçus par la réalité de l’acte sexuel, car ils avaient des attentes qui ne se réalisent pas, se renfermer dans le monde pornographique pour continuer à vivre une sexualité par écran interposé. D’autres peuvent comprendre qu’il y a quelque chose de plus riche qui se passe dans la rencontre sexuelle et ainsi abandonner la pornographie pour essayer de découvrir réellement comment cela peut se passer avec quelqu’un d’autre. D’autres encore peuvent essayer de forcer la réalité afin de reproduire ce qu’ils ont vu. Dans ce cas-là, cela peut mener à des problèmes. Lorsque la réalité résiste – et le propre de la réalité est de résister à ce à quoi on s’attend – on peut craindre un passage à l’acte violent vis-à-vis d’un tiers, en l’occurrence la personne avec qui on essaie de vivre une relation sexuelle.


Il n’y a pas un rapport de cause à effet entre les films, les images pornographiques et le fait de vivre une sexualité d’un certain genre. Mais il est vrai également que le fait de regarder beaucoup de pornographie lorsqu’on est très jeune peut influencer l’image qu’on a de la sexualité. Un autre problème est que certains jeunes séparent les femmes en deux catégories. D’une part, les filles faciles avec lesquelles on peut faire tout ce qu’on voit dans la pornographie, et d’autre part, les filles qu’on aime avec qui on ne cherche pas à reproduire ces pratiques-là, mais avec lesquelles on a du mal à vivre des relations sexuelles.


B. G. : Dans quelle mesure peut-on dire que la pornographie tient lieu d’éducation sexuelle pour ces jeunes dont vous avez parlé?


M. M. : C’est tout le problème. Les jeunes adolescents veulent tous découvrir quelque chose concernant la sexualité – ils ont une curiosité, une envie de comprendre comment ça se passe – alors que c’est extrêmement difficile de pouvoir parler de sexualité dans notre société sans qu’il n’y ait de tabou ou d’interdiction quelconque. La pornographie devient le seul moyen disponible aux adolescents pour pouvoir se renseigner. Il y a une forme de responsabilité de la société dans la mesure où les adolescents sont laissés seuls face à leur désir de connaître, et donc, seuls face à la pornographie. Il n’y a pas d’autre discours qui puisse leur permettre de voir la sexualité de façon positive et d’avoir les réponses qu’ils ont envie d’entendre afin qu’ils puissent découvrir ce que signifie vivre un acte sexuel en rencontrant quelqu’un.


B. G : Selon vous, comment réduire cet écart entre réalité et fiction, entre sexualité et pornographie? Qu’est-ce qui pourrait, devrait être fait – au niveau institutionnel dans l’éducation sexuelle – sur cette question?


M. M. : Il y a un rôle très important et difficile qui revient aux éducateurs. Aujourd’hui, trop souvent, l’éducation sexuelle se limite à un discours sur les risques liés à la sexualité. On parle des risques que les jeunes peuvent encourir, comment se protéger, comment ne pas attraper de maladies sexuellement transmissibles, comment ne pas tomber enceinte, etc. Ce qui manque, c’est un discours positif sur la sexualité qui dit que la sexualité n’est pas simplement un danger. Ce qui manque, c’est un discours qui valorise la sexualité en tant que moyen pour pouvoir rencontrer les autres et les rencontrer dans et par son propre corps, animé par un désir qui nous est propre.


Dans cette rencontre, il y a certes des pulsions, certes des désirs, mais il y a l’autre avec ses pulsions et ses désirs, un autre qui n’est pas uniquement un jouet qui peut être utilisé selon ses envies du moment. Une éducation qui permet aux uns et aux autres d’être à la fois des objets et des sujets de désir. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’on peut vivre une sexualité épanouie.


B. G. : Que pensez-vous de la possibilité d’introduire dans les institutions scolaires actuelles ce discours positif lié au plaisir, à l’écoute, à l’épanouissement et au bien-être?


M. M : Disons que cela paraît difficile, ne serait-ce que parce que parler de sexualité est en général difficile. Et c’est difficile aussi pour les adultes. Il y a quelque chose lorsqu’on parle de sexualité qui relève forcément de sa propre expérience, de son histoire, de ses désirs personnels. Et ces enjeux personnels peuvent empêcher certains adultes de parler de sexualité de façon sereine. C’est difficile également en raison de la peur des parents qu’on puisse aller trop loin dans ce discours sur la sexualité.


En même temps, c’est vrai qu’il y a une certaine hypocrisie de la part de ces parents qui ne veulent pas accepter un discours sur la sexualité, car tout le monde sait qu’aujourd’hui, dès le plus jeune âge, on peut aller sur Internet et regarder des images pornographiques. L’hypocrisie consiste à vouloir que dans ces institutions, on ne parle pas de sexualité comme d’une activité qui fasse partie de la vie, qui puisse être épanouissante et saine. Il est aussi hypocrite de vouloir en même temps laisser les adolescents seuls face à la brutalité des images pornographiques.


B. G. : Comment réagir face à cette hypocrisie?


M. M. : Ce serait précieux que des adultes puissent accompagner les enfants et les adolescents, ne serait-ce que dans la découverte de la pornographie pour déconstruire les images et pour donner une image différente de la sexualité. Un discours qui sorte du domaine strictement médical, qui soit capable de déconstruire les stéréotypes de la pornographie.


B. G. : Vous évoquez davantage une responsabilité non pas simplement institutionnelle, mais qui serait collective et associerait les familles. Quel serait le rôle des médias?


M. M. : Les discours des médias sont différents dans le sens où ils ne font que relayer la pornographie. On le voit au moins en France: si on prend la presse pour les adolescents, on se rend compte que le langage utilisé n’est pas tellement différent de celui utilisé dans la pornographie. Et les recettes qui sont données ne sont pas très différentes de celles de la pornographie. Du coup, il y a une sorte d’association entre la presse et le monde de la pornographie, là où il faudrait probablement renverser ce genre d’union et favoriser une union entre la presse et le monde de l’éducation.


B. G. : Je suppose que ce discours négatif lié au risque de la part des institutions scolaires et leur résistance à s’ouvrir à la question de l’épanouissement sexuel jouent en faveur de cette association et, plus précisément, en faveur du discours pornographique.


M. M. : Oui. Je pense effectivement que vouloir se concentrer sur des aspects médicaux ne fait que laisser le champ libre à la pornographie. Quand on est adolescent, on ne veut pas uniquement entendre parler de risques. On a envie de savoir ce que peut signifier vivre une relation sexuelle. S’il n’y a pas un discours constructif de la part des adultes, évidemment, les adolescents vont le chercher ailleurs, en l’occurrence dans la pornographie…3



Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. Paris, Éditions Buchet Chastel, 2003 (réédité en 2007, Hachette Littérature).
2. Alice au pays du porno, Paris, Ramsay, 2005.





Partie II


Graffiti Sex Matrix


Jay Gooby, Graffiti Sex Matrix, 2006


Baptiste Godrie : Vous avez dit précédemment qu’à l’origine, les gens regardaient des images pornographiques pour s’exciter. Le paradoxe d’aujourd’hui, selon vous, est que loin de susciter le désir, la pornographie finit par le mécaniser, le banaliser, le vulgariser, l’épuiser. Pouvez-vous revenir sur ce paradoxe de l’épuisement du désir?


Michela Marzano : Disons que la pornographie continue à exciter. Elle est toujours utilisée afin de pouvoir s’exciter. La question du désir est différente. La pornographie n’utilise pas le désir pour susciter l’excitation, mais plutôt la domination et la violence. De ce point de vue, le désir est évacué, car le désir a une dimension qui n’est peut-être pas représentable. Il y a dans le désir quelque chose d’inexpliqué et d’inexplicable, quelque chose d’extrêmement subjectif. Étant donné que la pornographie ne fait que mécaniser la sexualité, il y a une évacuation de la subjectivité du désir. D’où la nécessité de recourir à toujours plus de moyens pour exciter (violence, domination, surenchère sexuelle, etc.).


On voit à cet égard une évolution du champ sémantique qui est utilisé dans la pornographie. Si on va sur Internet et qu’on tape dans un moteur de recherche certains mots clés, on se retrouve devant des milliers de sites pornographiques. Dans les descriptifs de ces sites, il y a des mots qui sont sensés décrire l’acte sexuel et qui reviennent systématiquement. Quels sont ces mots clés? On retrouve des mots comme démonter, défoncer, exploser, etc. Ce sont des mots qu’on emploie lorsqu’on parle des choses.


C’est un objet qu’on démonte, c’est une porte qu’on défonce, c’est une bombe qui explose. À partir du moment où ces termes sont sensés caractériser l’acte sexuel, on est dans un monde où l’acte sexuel ne relève plus de la rencontre, mais plutôt de l’utilisation de l’autre. C’est pour cela que je dis qu’il y a une évacuation du désir. Par opposition à la sexualité où ce qu’on cherche est la rencontre de l’autre et non pas sa destruction.


B. G. : Lorsque vous parlez de violence et de fragilité des individus. À qui s’adresse cette violence? Aux spectateurs? Aux acteurs? De quelle fragilité s’agit-il?


M. M. : La violence dont je parle est tout d’abord la violence qui est mise en scène dans les images et les films pornographiques. Il suffit de penser à la multiplication de scènes de viol ou de viol collectif où la violence est intrinsèque à l’acte. Ensuite il y a aussi une forme de violence subie par les acteurs, notamment les actrices, qui après avoir donné leur consentement au fait de tourner dans un film X se retrouvent parfois, lors du tournage, à accomplir des gestes qu’elles ne voudraient pas accomplir (comme le témoignent certaines actrices, parfois elles ont été obligées d’accepter de tourner des scènes qu’elles n’avaient pas envie de tourner).


Enfin, il y a une forme de violence vis-à-vis des spectateurs, notamment les plus jeunes, qui se trouvent parfois confrontés, sans le vouloir, à des images très dures dont ils n’arrivent pas à se débarrasser facilement.


B. G. : Arrêtons-nous à l’expression «épuisement du désir». Est-ce un concept que vous avez théorisé? Est-ce que cet épuisement est exprimé par les adolescents dans les entretiens que vous avez réalisés avec eux?


M. M. : On peut employer l’expression «épuisement du désir» en deux sens. D’une part, c’est un épuisement dans le sens où le désir n’est plus présent dans les images. D’autre part, il est parfois employé par des gens qui n’auraient plus de désir et qui chercheraient à l’éveiller en regardant des images pornographiques. Le problème, c’est que la pornographie n’a rien à voir avec le désir, et ne sert qu’à exciter.


Dans l’acte de la masturbation devant des images pornographiques, il n’y a pas de désir réveillé, mais une excitation qui est suscitée et qui trouve dans le même temps les moyens de se satisfaire. Le désir n’est pas là. La pornographie est dans une sorte d’impossibilité de réveiller le désir. Le désir surgit à partir du moment où on arrive à ressentir chez soi la présence d’un manque. C’est le manque qui pousse à désirer. Lorsqu’on se tourne vers un film pornographique pour s’exciter et satisfaire cette excitation, il n’y a plus ce manque qui est là et qui peut nous pousser à rencontrer quelqu’un.


B. G. : Avec la pornographie, on est dans une logique de consommation, d’utilisation, de satisfaction immédiate, et non pas de désir. Si on aborde la question des liens entre pornographie et liberté, on présente souvent la pornographie comme un aboutissement de la liberté sexuelle (faire ce qu’on veut de son corps, prendre son plaisir où on veut, etc.). Vous démentez ce lien entre pornographie et liberté. Loin de libérer, la pornographie asservit. Pouvez-vous préciser cette idée? Quels sont les mécanismes qui dépouillent l’autre de sa subjectivité?


M. M. : Au départ, effectivement, un des buts de la pornographie était de libérer la sexualité. Il s’agissait de montrer qu’on n’était plus soumis à un système rigide de normes judéo-chrétiennes, qui considérait la sexualité comme quelque chose de dangereux. Il y avait l’idée de libérer la sexualité de tout un chacun. Le problème est qu’au fil des années, la pornographie a commencé à codifier ces pratiques. Au lieu de devenir un moyen par lequel l’individu pouvait exprimer sa propre liberté, elle est devenue un moyen d’enfermer l’individu, dans le sens où il est mis face à des pratiques extrêmement codifiées, qui ne permettent plus d’essayer de comprendre librement ses propres désirs, ses propres souhaits. Avec en plus toute la question de la performance.


Dans les images pornographiques, on peut avoir l’impression que les partenaires sont extrêmement contents à la fin d’un rapport. Si on cherche à être aussi performant que les acteurs dans les films, il peut s’installer une sorte de pression sur les gens qui nuit à la façon dont on peut s’épanouir et faire s’épanouir son partenaire. Du coup, au lieu d’être un moyen de libération, la pornographie renferme l’individu dans des modèles, des schémas à reproduire, des stéréotypes concernant à la fois les gestes à reproduire et les corps qu’on est sensé avoir pour pouvoir vivre une relation épanouie. Ce conformisme est contraire à la liberté.


B. G. : Et à l’autonomie?


M. M. : Effectivement. Cela relève de l’autonomie et également d’un schéma personnel, d’une recherche. On met un certain temps avant de savoir ce qu’on veut. On met un certain temps pour arriver à comprendre son désir. On met du temps pour essayer de comprendre la personne qui nous convient, quels sont les gestes qui nous conviennent. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’on va pouvoir être libre de vivre une relation telle qu’on la souhaite.


B. G. : Une fois qu’on connaît ses besoins, ses désirs, la pornographie ne se vit-elle pas sur un mode différent?


M. M. : On peut la vivre effectivement sur un mode différent. Mais probablement, à partir du moment où on sait ce qu’on veut, on n’a plus besoin d’aller se masturber devant ce type d’images. Parce qu’à ce moment-là, on est libre d’aller chercher la personne désirée. Et à la limite, de subir aussi la frustration si cette personne ne nous désire pas en retour, ce qui fait partie de la vie. Après, on peut aussi utiliser la pornographie de façon différente pour se détendre. Il y a des hommes par exemple qui disent: «J’en ai besoin de temps en temps, je regarde de la pornographie pour me détendre». Chacun fait ce qu’il veut, mais il me semble qu’une fois qu’on sait ce qu’on veut, la pornographie perd beaucoup de son attrait.


B. G. : Vous avez parlé de codification des pratiques pornographiques. Dans votre livre, vous évoquez aussi l’évolution vers des pratiques corporelles plus extrêmes ainsi qu’une surexposition sexuelle. Comment repérer et expliquer cette évolution? Que révèle-t-elle sur la société d’aujourd’hui?


M. M. : Je dirais qu’il y a eu une sorte d’évolution à l’intérieur de la pornographie dans les années 1995–1996 pour différentes raisons. Il y a eu d’une part une sorte d’ennui par rapport à des images qui étaient toujours les mêmes. La pornographie classique avait tout exploré et les consommateurs ont demandé quelque chose de nouveau. Il y avait une demande d’images moins idéalisées, car au départ, les femmes étaient toujours «parfaites et plastiques» dans la pornographie classique, ce qui rendait l’acte mois réel. Il y a eu une demande de plus de réalité dans la pornographie.


On peut citer d’autres facteurs. Le débordement de la pornographie dans les médias, à savoir qu’on a retrouvé ce qu’on appelait pornographie classique un peu partout dans les médias. Ce qui appelait un renouvellement au sein de la pornographie. Enfin, un certain nombre de gens a développé une pornographie amateur, récupérée par la suite par l’industrie pornographique qui s’est créé un fonds de commerce avec des pseudo films amateurs. Plus fondamentalement, la pornographie a toujours tendance à aller plus loin. Car pour pouvoir exciter, il faut qu’il y ait systématiquement des interdits à dépasser. À partir du moment où une pratique est formalisée, cela ne relève plus du dépassement d’un interdit, mais davantage de la normalité.


Et du coup, il y a un constant besoin d’aller plus loin. Cela pose la question: est-ce qu’il y a une limite? Est-ce qu’on peut aller plus loin étant donné qu’on peut tout trouver sur Internet (des pratiques masochistes, de la zoophilie, des pratiques scatologiques, etc.)? Quel est l’interdit à transgresser pour pouvoir montrer quelque chose de nouveau?


B. G. : Il y aurait une sorte de contradiction interne dans la pornographie qui pousse la pornographie à toujours se dépasser, à repousser les limites, car elle s’épuise perpétuellement.


M. M. : Elle s’épuise elle-même oui. C’est vrai qu’il y a un paradoxe interne à la pornographie. Elle est obligée d’aller toujours plus loin, car en codifiant les pratiques, elle épuise l’imaginaire et elle a besoin de rechercher des pratiques toujours différentes, qui seront à leur tour codifiées et ainsi de suite.


B. G. : Vous avez dit qu’après cette pornographie classique, on s’était dirigé vers une pornographie « amateur ». Est-ce qu’on peut parler de démocratisation des pratiques pornographiques? Des gens se sont faits acteurs de leurs propres actes sexuels. N’est-ce pas là un exemple de détournement des pratiques dominantes?


M. M. : C’est vrai, mais c’est un phénomène minoritaire. Et les vidéos «amateurs» sont tout de suite devenues un genre que l’industrie pornographique a récupéré. Il ne faut ni oublier la force de frappe de cette industrie, ni oublier que derrière toutes ces images et ces discours de liberté qu’elles sont sensées véhiculer, il y a une question économique extrêmement forte, des entreprises qui gagnent beaucoup d’argent et qui sont prêtes à tout pour en gagner plus.


B. G. : Le terme «industrie» est d’ailleurs assez parlant. Nous avons parlé jusqu’à présent de comportement sexuel «normal», «sain». Pour autant, votre analyse ne se situe pas sur le plan moral (elle n’est pas une condamnation morale), mais sur un plan éthique. Que signifie porter un regard éthique sur la pornographie?


M. M. : J’essaierai tout d’abord de répondre à la question «que signifie porter un regard éthique sur la réalité». Pour moi, cela veut dire essayer de prendre en compte la fragilité de la condition humaine et essayer de donner des instruments pour la contrecarrer. De ce point de vue, porter un regard sur la pornographie signifie tout d’abord déconstruire l’objet, c’est-à-dire montrer ce qu’il y a derrière pour donner des instruments critiques afin que les gens puissent prendre eux-mêmes position par la suite.


Tout en sachant que ce qui me tient à cœur dans cette démarche éthique, c’est la question de la souffrance. Les questions éthiques se posent là où il y a violence, là où il y a des victimes, là où il y a un système puissant – qu’il soit économique ou autre – qui ne respecte pas cette fragilité.


B. G. : Vous avez parlé de donner des instruments. Est-ce que cette position éthique peut vous amener à militer, à exercer des pressions pour légiférer, pour dénoncer cette industrie pornographique? Ou est-ce que vous pensez que l’analyse et l’écriture sont suffisantes?


M. M. : Je suis assez portée à dire que c’est suffisant. Si j’essayais de récupérer ma pensée pour par exemple légiférer, ce serait me mettre dans une position de contradiction avec moi-même. Si j’utilisais cet argumentaire éthique dans le domaine juridique, je serais celle qui donnerait aux autres la clé de leur vie et je prendrais une position d’autorité vis-à-vis de ces personnes.


Ce serait les pousser à l’autonomie d’un côté et exercer une autorité de l’autre. Ce serait finalement les traiter comme des enfants, alors que ce que je critique en partie dans la pornographie, c’est que les gens sont confrontés à des schémas préfabriqués et qu’ils ne peuvent pas librement comprendre ce qu’ils veulent réellement.


B. G. : Ce serait alors traiter des adultes comme des enfants. Mais est-ce qu’on doit selon vous traiter les enfants comme des adultes?


M. M. : Non. Dans le cas des enfants, c’est différent. Il y a une question de responsabilité de la part des adultes. À traiter les enfants comme des adultes, on oublie que ce sont des enfants et qu’en tant qu’enfants, ils ont besoin d’une éducation, d’être accompagnés et d’avoir des points de repère. De ce point de vue, je considère que la responsabilité parentale est importante. S’il y avait une intervention directe de la part de l’État, il y aurait une déresponsabilisation de la part des parents et des éducateurs. L’éducation des enfants en attendant qu’ils deviennent un jour des adultes nous revient collectivement, à nous, adultes, parents et éducateurs.







©
BaptisteGodrie,Michela Marzano 

 


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Published by Perceval Le Gallois - dans philosophie
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