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5 décembre 2009 6 05 /12 /décembre /2009 16:23



La masturbation rend sourd, aveugle quand elle ne tue pas: cette supercherie n’a pas été le fait de l’Eglise, mais d’une science qui se fixa comme objectif de régenter les comportements.


La masturbation rend aveugle quand elle ne provoque pas des maladies mortelles: de cet énorme canular (ou de cette grande tragédie si l’on pense à l’angoisse qu’elle a engendrée chez des centaines de millions d’adeptes), nous rendions responsables l’obscurantisme religieux ou la «morale judéo-chrétienne». Eh bien non, définitivement non, clame l’Américain Thomas Laqueur, spécialiste de l’histoire culturelle de la sexualité.


Après La Fabrique du sexe, qui a connu un grand succès au début des années 1990, voici la traduction de son essai, Le Sexe en solitaire, histoire très documentée de la masturbation en Occident.

 

 

 



Avant d’en arriver à ce verdict, Laqueur a parcouru patiemment le temps et l’espace à la recherche de l’origine d’une vision aussi terrifiante de l’onanisme pour arriver à ce constat: durant l’Antiquité grecque et romaine puis dans la tradition rabbinique, il n’a été considéré au pire que comme une faute de goût. Le christianisme, alors? Il a certes considéré la masturbation comme un péché, mais y succomber et le confesser n’entraînait au Moyen Age que de menues pénitences, même pour les moines.


Certains auteurs ont essayé de déclencher des croisades contre le sexe en solitaire, mais ils n’ont pas été entendus. Parmi eux, Pierre Damien reçut une cuisante leçon: le pape Léon IX, à qui il avait adressé un livre de réflexion vengeur sur le sujet, le remercia de ses efforts, mais lui fit remarquer que la Miséricorde de Dieu devait l’emporter sur la sévérité apostolique. Il est frappant de constater que, bien plus tard, Bakounine était beaucoup plus préoccupé par le sujet que Léon IX. A son ami Bielinski, il se vanta d’être récemment sorti vainqueur d’un terrible combat contre l’onanisme. Et Freud lui-même, en 1895, a soutenu que la masturbation avait une qualité somatique spécifique, épuisante, qui débouchait sur la neurasthénie.

 


Où est l’obscurantisme? Du côté de la Raison, du Progrès et des Lumières, nous dit Thomas Laqueur. Cette histoire-là commence en 1712, quand explose, dans un ciel jusque-là relativement serein, une véritable bombe éditoriale, sous la forme d’une brochure en anglais intitulée Onanie. La condamnation n’est pas seulement morale. Dans un langage pseudo-scientifique, l’auteur, un certain John Marten, qui se prétend chirurgien, rend la masturbation responsable de la plupart des maladies mortelles. C’est surtout un charlatan, comme en témoigne aussi la longue liste de médicaments anti-masturbation dont il vante les mérites dans son opuscule et dont il a le contrôle de la production et de la distribution, selon toute vraisemblance. Mais ses contemporains étaient mûrs pour recevoir son message. D’abord best-seller en Angleterre, le livre fut traduit dans toutes les langues européennes, et engendra de nombreuses vocations d’auteurs.


Attirés par ce nouveau créneau, ils participèrent à la diffusion des avertissements apocalyptiques de Marten dans toutes les classes sociales. Même l’intelligentsia contracta le virus. Voltaire et surtout Rousseau écrivirent tout le mal qu’il fallait penser du sexe en solitaire. L’apex fut atteint en 1759 avec L’Onanisme, l’ouvrage du «médecin des Lumières», le très illustre professeur lausannois Samuel Auguste David Tissot, qui mit tout son crédit au service d’une doctrine qui ne sera abandonnée par la médecine qu’au début du XXe siècle. Son livre fut un des plus grands succès d’édition du XVIIIe siècle.



Comment expliquer cette panne incroyable de la science et de la modernité? Laqueur insiste surtout sur la volonté des médecins, dont le pouvoir s’affirme au XVIIIe siècle, de jouer de manière particulièrement dictatoriale le rôle de police des comportements traditionnellement dévolu à l’Eglise. Une culture et une économie accordant une grande importance à la sociabilité ont aussi pu rendre possible cette détestation du plaisir solitaire. Enfin le rôle de l’imagination, dont on se méfiait terriblement en ce siècle philosophique, a pu exciter plus d’un censeur. Mais de là à promettre la mort à ceux qui y succomberaient! Cela, Laqueur peine à l’expliquer. Ce négatif des Lumières demeure un grand mystère.




©amge.ch




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Published by Perceval Le Gallois - dans Bouquin
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commentaires

lyliane Engelmajer-Rivera 05/12/2009 17:33


Voir les articles sur la masturbation, sa pratique, les interdits sur le blog




Perceval Le Gallois 06/12/2009 00:57


A voir également l'excellent site de Madame lyliane Engelmajer-Rivera. 
http://www.libidosexualite.com/


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