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5 décembre 2009 6 05 /12 /décembre /2009 15:30


Catherine Robbe-Grillet, l'épouse du chef de file du nouveau roman, a tenu un journal de 1957 à 1962. Un grand moment de l'histoire littéraire vu des coulisses. C'est spontané, polisson, charmant.


Mme Robbe Grillet a tenu un journal intime entre 1957 et 1962, c'est un régal. Car enfin, il est plaisant, un demi-siècle plus tard, de pénétrer dans les coulisses du nouveau roman, qui n'est pas une lointaine planète aussi hivernale qu'on le pensait ; il y a même de la comédie sexuelle et burlesque dans l'air. On se souvient de la belle photo officielle de ces écrivains novateurs, photographiés un jour gris devant la façade des Editions de Minuit, dans l'étroite rue Bernard-Palissy, photo officielle des jeunes hommes et femmes qui changeaient le paysage du roman français asphyxié par Sartre et les sartriens.


Il y avait là Michel Butor, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, tous coiffés court et visiblement pressés de rentrer au chaud. Et, bien sûr, l'éditeur, Jérôme Lindon. On se demandait avec gourmandise : mais que se disent-ils ? que font-ils ? s'aiment-ils ? se querellent-ils ? s'apportent-ils des fleurs, des manuscrits ? partagent-ils le gigot-purée dans un bistrot voisin ? s'emmêlent-ils sur un lit ? Grâce à une jeune mariée, Catherine, sensible, délicate, vaillante, discrète, on s'installe au milieu d'eux. Et on sait tout ou presque.


Elle, avec ses nattes de collégienne de Neuilly, son air velouté de bonbon érotique, ressemble à une Lolita diaphane prête à toutes les syncopes dès qu'on la touche. Elle s'est fait remarquer pour avoir publié aux Editions de Minuit un récit lisse un tantinet sadomaso, « L'image », sous le pseudonyme de Jean de Berg. Bien écrit. Polisson.


Son journal s'ouvre par le récit de son voyage de noces en Yougoslavie. Lui, Robbe-Grillet, ingénieur à l'Institut des fruits et agrumes coloniaux, commence à être célèbre. Il a fichu le feu au vieux roman balzacien ! Auteur des « Gommes », il provoque des polémiques. On se jette Balzac à la figure. Une nouvelle bataille de polochons secoue le dortoir littéraire. Au milieu, la vaillante petite épouse, poupée bellmérienne, voit tout, entend tout, commente tout. Les cent premières pages sont un délice.


Les dîners, les querelles, les rumeurs, les lectures, les jalousies, les mondanités, les approches, les jeux sexuels, les surprises, les courses en ville, le jardinage, les séances de cinéma, les papotages de salon de coiffure, les petites phrases assassines, les vacances à Brest, la lecture des journaux, l'aménagement du salon, les chances de Claude Simon pour les prix d'automne, les vernissages, les sports d'hiver, les corvées culturelles, les promenades dans les villes étrangères (souvent allemandes). Bref, c'est vif.


Catherine, spontanée, diablotine, ne triche pas. Elle découvre ce monde avec un détachement amusé. Nathalie Sarraute produit une détestable première impression ( « Comme c'est difficile de parler et de vivre avec elle ! On sait qu'elle voit une intention cachée dans chaque parole et on n'ose plus ouvrir la bouche. Elle ne va pas dans l'explication la plus simple, non, mais à l'interprétation la plus fumeuse, la plus emberlificotée. »). Entre un essayage de manteau, un thé chez une amie, on découvre le jeune et bel Alain Resnais, qui semble refléter son élégance dans une expression d'absence qu'il porte comme un charme.


Plus surprenant : on découvre que Jérôme Lindon a forcé la main de Robbe-Grillet pour qu'il signe le manifeste des 121... Par les interstices, la lumière grise de la guerre d'Algérie filtre et en dit long sur le Paris de l'époque, bien loin d'Alger.


Le journal fait aussi le ménage et « déconstruit » - soyons derridien - la légende d'un groupe obsédé d'abstractions. C'était bien Robbe-Grillet le chef de rayon qui présentait la collection griffée « nouveau roman ». Décontracté, tonique, compétent, débatteur hors pair, dialecticien enchanteur, certains soirs étincelant, d'autres moins, il explique, commente, court les universités et les salles de conférences pour semer la bonne parole littéraire devant des publics étudiants ébahis. Le journal tient toujours son ton primesautier. Il pose sur le même plan l'achat de rideaux et une rencontre tout en couleurs avec Nabokov.


Cependant, le meilleur est dans l'autoportrait d'une jeune femme. Ses élans sentimentaux, pulsions toutes chaudes de son désir, attirance qu'elle éprouve pour des inconnus rencontrés dans les cinémas. Les intermittences du coeur, les légers coups de déprime, les soirées nerveuses, tout est frotté de quelque chose de poli, de blanc, comme si cette Catherine était tombée dans un monde que Dieu avait créé en se jouant. Il y a du funambule en elle, du Vivaldi, du Goldoni, une délicatesse de chat pour passer entre les gros événements sans trop en être affectée.


On croise également les silhouettes exquises de jeunes gens mal connus, Sollers et Hallier, pressés d'exister et de se faire remarquer, irrésistiblement attirés par la lumière de la maison Minuit, ne sachant s'ils doivent se rallier au groupe ou en casser les carreaux.

Catherine ne cache pas non plus le pouvoir magnétique qu'elle exerce sur les hommes, prête assez vite à devenir ornement érotique, silhouette polissonne qu'on dorlote dans un fauteuil, et qui subit des avances qu'on devine pas si gratuites que ça. Mais c'est suggéré, énoncé avec charme.

L'impudeur devient même pudeur, innocence, air de vacances... C'est une grâce d'expression qui transforme le caractère exhibitionniste du genre en une confidence. Indéniablement du travail peu courant, dans une ambiance de jeunesse en pyjama qui découvre la vie de palace.. Les auteurs et l'époque sont glissés avec ironie dans le sous-verre du temps. Grâce à Catherine, le nouveau roman a trouvé sa Mme du Deffand.



©LePoint.fr



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Published by Perceval Le Gallois - dans Bouquin
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«En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu'il nous voit bien différent de ce que nous croyons être.»

«Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin.»

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