Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 00:00

Pour obtenir des aliments ou la protection des mâles, les femelles gorille, babouin, chimpanzé ou bonobo développent d'incroyables stratégies de séduction. Peut-on pour autant parler de prostitution ?


C'est bien connu, la prostitution est le plus vieux métier du monde. Si cela consiste à livrer son corps aux plaisirs d'autrui pour de l'argent et d'en faire un métier, alors cette activité est aussi ancienne que les premières civilisations. Il faut du désir ou des frustrations tournées en désirs ; des personnes acceptant de louer leur corps pour une relation limitée ; un contrat et une monnaie d'échange. Si on se laisse séduire par un réductionnisme cynique, la prostitution apparaît avec les premières monnaies, le commerce du corps naissant avec le commerce. Nous retrouvons une question des origines de l'humanité : est-ce la société qui pervertit l'homme ou, au contraire, la société a-t-elle modéré les instincts de l'homme sauvage ? Un clin d'oeil coquin à la philosophie politique et à l'opposition séculaire entre le Français Jean-Jacques Rousseau et l'Anglais Thomas Hobbes.


Amener la prostitution dans le champ de la philosophie ne manquera pas de scandaliser la tradition des humanités bien pensantes, un dérapage de la pensée entre les péripatéticiens et les péripatéticiennes qui ne dépasse pas le bon jeu de mots. Pourtant la prostitution existe depuis l'édification des plus anciennes cités. Il suffit de se promener dans les ruines d'Ephèse, et d'ailleurs, pour remarquer sur le trottoir des dalles avec des empreintes gravées indiquant la direction du lupanar. Si on s'interroge sur les origines de la prostitution dans le cadre de la pensée philosophique classique, elle-même fille des rues et des cités, alors c'est un fait de civilisation. Mais qu'en est-il au-delà des murs de la cité, chez les barbares et autres sauvages et, pour notre propos, chez les animaux ?


Charles Darwin n'aborde pas la question de l'origine de la prostitution dans La Filiation de l'homme en relation avec la sélection sexuelle, publié en 1871. A sa décharge, il fallait déjà une sacrée dose de courage pour s'interroger, en pleine période victorienne, à la fois sur la question si polémique des origines de l'homme et de sa sexualité. Cependant, la démarche de Darwin s'applique sans réserve puisqu'il postule, avec tous les évolutionnistes, que tous les comportements humains reposent sur des fondements naturels.


Est-ce que l'on retrouve dans les espèces les plus proches de l'homme - plus particulièrement chez les grands singes que sont les chimpanzés, les bonobos, les gorilles et les orangs-outans - des services sexuels consentis contre des avantages ? Pour tenter de répondre à cette question il faut avoir des critères précis sur ce qu'est la prostitution. D'emblée, si l'argent doit intervenir, il est évident qu'il ne peut y avoir de prostitution avant l'invention de la monnaie ou d'un équivalent, à moins de payer en « monnaie de singe ». Autrement dit, est-ce que « coucher » contre un échange « en nature » tient de la prostitution ou non ? L'anthropologue évolutionniste ne peut pas aborder les fondements naturels possibles de la prostitution sans évoquer cette question, au risque de se voir empêtré dans ce que le philosophe écossais du XVIIIe siècle David Hume dénonce comme « l'erreur du naturaliste », une fausse argumentation qui se limite à considérer que si un comportement est dans la nature, il est soit bon soit mauvais pour la condition de l'homme. Donc, et afin d'être très explicite, on parle ici des échanges sexuels contre un avantage attendu ou négocié chez d'autres espèces que l'homme. Que des auteurs pensent qu'il s'agit là de prostitution ou non et, surtout, que cela peut participer aux divers débats sur la prostitution humaine, est laissé sous leur responsabilité intellectuelle.


Chez la très grande majorité des espèces, le sexe se limite à la période de reproduction. Les femelles libèrent des messages chimiques indiquant leur état fécondable, les phéromones, qui attirent les mâles. Quelques copulations plus tard avec un ou plusieurs partenaires, l'affaire est réglée. Rendez-vous après le sevrage du ou des petits, et ainsi va la vie. Il en va de même chez les singes à la réputation de lubricité solidement établie, tels les gorilles chantés par Georges Brassens. Pourtant, ceux-ci s'avèrent aussi sages que modestes sur les choses du sexe, les copulations étant sollicitées par les femelles sans recherche d'un avantage quelconque. Ce qui importe, c'est d'être sous la protection d'un mâle qui défend le groupe. Premier point, il ne peut pas y avoir échange d'un service sexuel contre un avantage si les femelles ne sont réceptives que lors de leurs rares périodes d'ovulation. Deuxième point, si une femelle est en oestrus copule avec des mâles différents, elle n'en tire aucun avantage, si ce n'est la tolérance et parfois la protection de ceux-ci pour son ou ses jeunes. La longue période de l'enfance jusqu'au sevrage n'implique aucune relation sexuelle.


Un autre aspect rarement compris concerne les stratégies sexuelles des femelles et des mâles. On lit qu'un mâle a d'autant plus de chance d'assurer sa descendance qu'il copule avec un grand nombre de femelles. Quant à ces dernières, elles subissent la loi du mâle qui aura été capable d'écarter les autres. Ce discours est d'autant plus répandu qu'il repose sur une méconnaissance totale de la diversité des stratégies de la reproduction et du sexe chez les singes. Que les mâles soient en compétition est une chose, que les femelles se laissent séduire par l'un ou l'autre mâle, si dominateur qu'il puisse être, en est une autre. Car si tout dépendait de la seule volonté du ou des mâles, il n'y aurait pas de prostitution puisque les femelles seraient soumises à leur seul pouvoir sans aucun échange ou avantage. Les femelles opèrent des choix sur le ou les partenaires, et le ou les élus doivent déployer bien des atours, la force n'étant pas la meilleure vertu.


Les babouins, à la réputation de mâles dominateurs, se révèlent d'habiles séducteurs. Un jeune adulte use de démonstrations physiques impressionnantes pour s'imposer auprès des autres mâles mais déploie des stratégies d'approche particulières pour séduire une femelle. Il la courtise en se montrant attentionné envers elle - même envers son enfant, dont il n'est pas le géniteur -, lui offre une jeune antilope et, au fil des mois, en fait une amie, puis une partenaire sexuelle privilégiée. Il ne s'agit évidemment pas de prostitution, mais d'un ensemble de comportements complexes avec des anticipations, des échanges d'attentions et des affects.


Chez les babouins de savane, comme chez toutes les espèces, les relations sexuelles se limitent aux périodes d'ovulation des femelles. Les exceptions sont très rares, comme chez les chimpanzés et les bonobos. Les femelles chimpanzés présentent une assez longue période de réceptivité sexuelle autour de leurs périodes de fécondation. Elles profitent de leur attractivité pour jouir de relations sexuelles avec plusieurs mâles et selon la tolérance du mâle dominant. Elles sont conscientes de l'envie qu'elles suscitent et s'en servent pour échanger leurs faveurs, pour obtenir des nourritures prisées auprès des mâles.


Chez les célèbres chimpanzés du zoo d'Arnhem en Hollande, j'ai filmé les négociations « sexe contre nourriture » entre une femelle - particulièrement appréciée - et le mâle numéro deux très entreprenant. La femelle poursuivit de ses assiduités ce mâle d'autant plus séduisant qu'il détenait deux noix de coco, qu'elle finit par obtenir contre plusieurs copulations. Une autre fois, c'était le mâle numéro un qui avait accaparé beaucoup de nourriture. La femelle se présenta devant lui. Il proposa de lui céder un tiers de ses réserves mais elle refusa. Il en proposa deux fois plus, elle refusa toujours. Il finit par tout offrir et il obtint ce qu'il désirait.


Ces deux scènes sont riches d'enseignement. Elles indiquent que les chimpanzés éprouvent du désir sexuel et du désir gourmand. Ils sont capables de comprendre l'autre et ses attentes. Non seulement ils attribuent de l'importance à ces menus plaisirs, mais ils savent les évaluer pour négocier des échanges sexe contre nourriture. Les femelles sexuellement réceptives s'autorisent des comportements parfois audacieux qui, en d'autres circonstances, seraient réprimés.


Les jeux du sexe interviennent aussi dans les intrigues de la politique. Le mâle dominant n'a pas toujours l'exclusivité sexuelle et, s'il s'efforce de contrôler l'accès aux femelles, celles-ci s'arrangent d'une manière ou d'une autre pour donner des rendez-vous galants au mâle qu'elles désirent. Le sexe intervient ainsi dans des marchandages subtils au sein des coalitions de mâles, un mâle dominant permettant à un second qui le soutient fidèlement d'accéder de façon privilégiée aux femelles réceptives, tout en empêchant les autres de le faire.


Lorsqu'on aborde les choses du sexe chez les grands singes, on évoque immanquablement les bonobos, surnommés les « singes kamasutra ». Ils font usage du sexe dans toutes les circonstances et dans toutes les combinaisons pour réguler les tensions sociales. Il n'y a pas de négociation sexe contre nourriture ou sexe et intrigues de pouvoir comme chez les chimpanzés. Pourtant, on évoque systématiquement les bonobos dans tous les sujets évoquant le sexe sous tous ses aspects et notamment la prostitution. Mais on n'a jamais observé chez eux de scènes comparables à celles décrites plus haut chez les chimpanzés avec tous les critères entrant dans un échange contre un autre avantage. Il arrive que, chez les bonobos, une femelle se donne pour obtenir de la nourriture ou un objet convoité ; mais les relations sexuelles sont tellement courantes dans cette espèce et en tellement de circonstances qu'il convient plutôt de parler de bonnes moeurs. Plus surprenant, les pingouins sont une autre espèce souvent citée pour ces pratiques. On est loin des bonobos, si ce n'est qu'ils partagent l'habitude de se déplacer debout. Une corrélation troublante qui ne permet pas d'associer les origines des bipédies à des moeurs péripatéticiennes.


Rechercher les fondements naturels possibles de la prostitution requiert avant tout une définition de ce qu'est la prostitution avec des critères précis. Pour qu'il y ait prostitution des femelles, il faut que celles-ci aient des périodes de réceptivités sexuelles étendues autour de l'ovulation ; qu'elles suscitent du désir qui ne soit pas soulevé par les seules phéromones ; qu'elles aient conscience de ce désir chez les partenaires potentiels ; que ces derniers acceptent de céder un avantage contre une relation sexuelle.

 La discussion se complique si on doit considérer la prostitution masculine. Dans l'état actuel de nos connaissances, certainement trop limitées, seuls les chimpanzés affichent des comportements s'apparentant à de la prostitution. Quelle ironie, puisque nombre de personnes préfèrent les bonobos en raison de leur légèreté sexuelle, allant même soutenir qu'ils sont plus proches de nous les hommes que des chimpanzés. Ces derniers se montrent bien plus près de nous sur cette question. Pour autant, il n'y a pas de quoi réveiller la honte des origines.

Partager cet article

Repost 0
Published by Perceval Le Gallois - dans Ethno-Anthropo-Etho-Logie
commenter cet article

commentaires

Rechercher



«En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu'il nous voit bien différent de ce que nous croyons être.»

«Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin.»

«La clarté ne naît pas de ce qu'on imagine le clair, mais de ce qu'on prend conscience de l'obscur.»
[ Carl Gustav Jung ]