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31 octobre 2009 6 31 /10 /octobre /2009 15:00


Depuis l'Antiquité, le bain est un lieu de rencontres oà¹, selon les périodes, hommes et femmes se retrouvent pour des jeux coquins. En tenue d'Eve et d'Adam. La pudibonderie rhabille tout le monde au XIXe siècle.


Publics ou privés, pour une cure médicale ou le simple délassement, les bains sont une institution dans la Rome antique. La nudité y est habituelle, s'il faut en croire les épigrammes de Martial. " Toutes les fois que, dans les bains publics, tu entendras, Flaccus, des applaudissements, sache que la verge de Maron s'y trouve ", sourit-il, raillant par ailleurs Ménophile, qui porte une énorme fibule pour cacher sa circoncision...


Méme nudité chez les femmes : selon Suétone, la mère d'Auguste ne fréquentait plus les thermes depuis qu'une tache en forme de serpent était apparue sur sa peau. Jamais elle n'eà»t songé à  la voiler... Cette nudité cependant n'est pas choquante tant que les deux sexes sont séparés. Mais sous l'empire, les bains sont mixtes et les moeurs se relâchent. Les eaux de Baïes, près de Naples, figurent parmi les lieux de drague évoqués par Ovide dans son Art d'aimer : " Plus d'un, qui en revient le coeur blessé, dit que leur eau n'est pas aussi salutaire qu'on le prétend. " Les thermes se convertissent en lieux de débauche, ce qui provoque l'indignation des moralistes. Pline et Quintilien sont les premiers à  signaler cette évolution.


Les pères de l'Eglise prennent la relève, mais l'attraction des bains est forte et leurs condamnations inefficaces. Leur répétition suffit à  en témoigner... Car la réputation de ces lieux de débauche a la vie longue. Pour le code de Justinien, élaboré au VIe siècle, la seule fréquentation des thermes par une femme mariée est un motif de répudiation. A la méme époque, l'abbesse Radegonde de Poitiers est accusée d'avoir admis des hommes dans les bains du monastère. Elle ne nie pas le fait, mais bien la communauté des sexes dans la méme pièce. En conséquence, elle est absoute.


Les bains communs restent appréciés durant tout le Moyen Age. Charlemagne, qui séjournait volontiers dans les villes de cure, invite ses amis dans sa piscine d'Aix-la-Chapelle, " et quelquefois méme les soldats de sa garde, ajoute Eginhard, de sorte que souvent cent personnes et plus se baignent à  la fois ". Le maillot n'avait alors pas lieu d'étre. Notons qu'ici aussi, il suffit pour sauvegarder la morale que la séparation des sexes soit assurée. Personne ne s'offusque de la nudité commune, pourvu qu'elle ne rassemble que des hommes, ou des femmes.


Au XIIe siècle, de retour d'Orient, les croisés instituent les étuves en Occident. Dans ces espaces clos les deux sexes se mélangent à  nouveau. Ils ont aussi mauvaise réputation que les thermes antiques. Dans le roman Flamenca , comme dans Le Roman de la Rose de Jean de Meung, ce sont des lieux de rendez-vous pour les couples adultères. Dans le premier, c'est un tunnel qui permet aux amants de se retrouver. Mais dans le second, ils se baignent ensemble dans l'établissement et passent vite aux lits mis à  la disposition des clients, en principe, pour le repos. Quant à  la tenue, elle ne laisse aucun doute : " Si te lave nu/Et te baigne ès cuves/Jenin l'Avenu/Va-t'en aux étuves ", chante Villon.


C'est, au contraire, le vétement qui surprend, s'il faut en croire Ousâma, prince syrien qui s'est baigné avec des croisés. L'un d'eux, " qui détestait, comme tous ses pareils, que l'on gardât, au bain, une serviette autour de la taille ", arrache celle du chef des bains, et reste stupéfait devant son pubis rasé.


Des allusions à  des vétements figurent cependant dans des textes tardifs mais ils n'ont rien d'obligatoire. Les statuts des étuveurs de Paris donnés par le prévôt le 11 février 1399 fixent, par exemple, le prix payé par le client pour le drap " en quoy il se enveloppera, se aucun en veult ". Il est donc permis de ne pas en vouloir ! A Baden, en 1415, les femmes se baignent nues, mais dans une piscine séparée des hommes. Ceux-ci, raconte le Pogge, peuvent cependant y accéder revétus d'un drap de lin. Dans d'autres bassins, les femmes portent un vétement si lâche qu'il ne cache pas grand-chose. Depuis la galerie, quelques hommes leur lancent des pièces pour voir s'entrouvrir leurs vétements. Le drap semble donc le premier vétement mentionné en ces lieux.


Pour les hommes, des braies - semblables à  nos " boxers " - apparaissent sur des miniatures du XVe siècle. Ce sont leurs vétements de dessous, qu'ils ont conservés pour se baigner. Ces nouvelles règles suffisent-elles à  moraliser les lieux ? Brantôme, à  la fin du XVIe siècle, loue l'honnéteté des Suisses, qui se baignent " pesle-mesle " avec un simple linge par-devant, " sans faire aucun acte deshonneste ". Est-ce tellement rare qu'il faille s'en étonner ?


Les étuves cependant cessent d'étre à  la mode. Fermées durant les grandes épidémies, dénoncées par les moralistes et les autorités, elles se raréfient à  partir du XVIe siècle. Celles qui survivent ont une réputation de " palais des amours " destinés à  de grands seigneurs, comme l'hôtel Zamet fréquenté par Henri IV. Au XVIIIe siècle, Paris ne compte plus que deux maisons proposant des bains chauds. Caleçons et bonnets de bain y sont obligatoires, bains d'hommes et bains de femmes y sont nettement séparés. Le temps des étuves " coquines " est passé.


C'est pourtant à  cette époque qu'apparaissent de nouveaux types d'établissement, à  mi-chemin entre la baignade publique et l'hôtel de bains. Etablis sur des bateaux le long de la Seine, ils proposent, dans des cabines séparées, des bains de rivière, ou des douches, dans une eau réchauffée et courante. L'eau est froide, en revanche, dans les " bains chinois " ouverts par Turquin près du pont de la Tournelle : des baignoires percées, prévues pour trois personnes, plongent dans la Seine grâce à  un système de suspension. Elles permettent de se laisser caresser par le courant sans s'exposer au regard des passants. Il s'y ajoute une école de natation aux règles strictes : " Pour la décence, on ne pourra se dispenser de nager qu'en calçon ou pentalon, avec attention qu'il y ait un pont-levis. On en trouvera à  acheter ou à  louer dans la natation ", précise le prospectus de Turquin en 1786.


Les grandes villes de province adoptent aussi cette formule de " bains sur rivière ". En évitant la promiscuité des anciennes étuves et en respectant la pudeur des baigneurs, ces maisons d'un style nouveau témoignent du retour en grâce du bain, après la méfiance du XVIIe siècle. Elles marquent la transition entre la convivialité des étuves médiévales et l'intimité des salles de bain qui se multiplient au XIXe siècle.


Si les établissements de bains publics ne sont plus à  la mode, les cures thermales le sont restées, et la pudeur n'y a pas cours. A Bourbon-l'Archambault, on soigne la stérilité par des douches super vulvam qui poussent les femmes dans leurs derniers retranchements. Quant aux établissements de Vichy, que fréquente Mme de Sévigné, ils constituent selon elle " une assez bonne répétition du purgatoire ", quoi qu'on y ait adopté la tenue d'Eve. " On y est toute nue dans un petit lieu sous terre, o๠l'on trouve un tuyau de cette eau chaude, qu'une femme vous fait aller o๠vous voulez. Cet état o๠l'on conserve à  peine une feuille de figuier pour tout habillement, c'est une chose assez humiliante. J'avais voulu mes deux femmes de chambre pour voir encore quelqu'un de connaissance. Derrière le rideau se met quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une demi-heure. " On voit combien les sensibilités ont changé depuis le plaisir festif des étuves médiévales. On fuit désormais le regard de l'autre.


Quant aux bains de mer, ils ne constituent pas encore un but de villégiature. En revanche, ils sont conseillés pour guérir la rage au XVIIe siècle, puis, après 1750, les troubles glandulaires. Cette " thalassothérapie " ne s'encombre guère de maillots. La marquise de Sévigné plaint le sort de Mme de Ludres, soumise à  ce traitement en 1671 : " Elle a été plongée dans la mer. La mer l'a vue toute nue, et sa fierté en est augmentée ; j'entends [la fierté] de la mer, car pour la belle, elle en était fort humiliée. "

Restent les bains de rivière, qui se prennent le plus souvent nus. Lambert d'Ardres, qui écrit à  la fin du XIIe siècle La Geste des comtes de Guînes , loue a contrario la pudeur de dame Pétronille, épouse d'Arnold le Jeune : lorsqu'elle se baigne dans l'étang du château, sous les yeux des soldats et servantes, elle conserve sa chemise. Un cas suffisamment rare pour étre cité en exemple ! Retenons-en que l'habitude est de se baigner nu et qu'aucun habit spécifique n'existe : la comtesse garde donc son vétement de dessous.


Refuser le regard de l'autre peut étre mal interprété, s'il faut en croire la boutade de Beroalde de Verville, à  la fin du XVIe siècle. Se moquant de ceux que la nature n'a guère favorisés, il les décrit cachant leur honte derrière leur chapeau, leur chemise ou leurs chausses : " Encore s'ils pouvoient prendre la Lune, ils la mettroient devant leur harnois ! " Si le costume de bain avait été répandu, nul doute qu'ils l'auraient adopté...


C'est pourtant à  la méme époque que la nudité commence à  choquer et à  étre réprimée sévèrement par les autorités communales. A Francfort, en 1541, on condamne à  quatre semaines de prison huit personnes surprises à  se baigner dans le Main " comme Dieu les avait faites, toutes nues et sans pudeur ". A Liège, en 1688, les palefreniers prennent prétexte des chevaux qu'ils mènent boire dans la Meuse pour se baigner sans vergogne ni maillot. En 1759, le prince évéque condamne au fouet tous ceux qui " seront trouvés nus dans les rues ou sur les rivages de notre cité ".


A Paris, la nudité féminine soulève d'abord plus de problèmes. Pierre de Lancre rapporte ainsi la surprise du roi Charles IX, lors d'une promenade aux Tuileries, " voyant une femme (quoique belle en perfection) toute nuà« passer la riviere à  la nage depuis le Louvre jusqu'au faux-bourg sainct Germain ". Il s'arréte avec sa cour pour la regarder et... se montre si choqué qu'on " ne luy en ouït jamais dire un seul mot de loà¼ange ". Hypocrisie ? Pierre de Lancre a beau s'offusquer, lui aussi, il n'en évoque pas moins avec une galanterie amusée le départ de la naïade, " emportant quant et soy les yeux et les coeurs de tout le monde ". Gageons, certainement, que le roi avait d'autres raisons que l'indignation pour s'arréter.


Quoi qu'il en soit, ce sont les femmes qui se voient interdire les bains de Seine au XVIIe siècle. Quant aux hommes, ils continuent à  faire rougir les précieuses, comme en témoigne une chanson du marquis de Coulanges : " Quel spectacle indécent se présente à  mes yeux ?/Des hommes vraiment nuds au bord de la rivière/Me font évanouir (ah ! de grâce, ma chère,/Evitons cet objet affreux). " C'est à  la fin du XVIIe siècle que la chasse aux nudistes est sérieusement entreprise dans la capitale.


Efficacement ? Voire ! Les mémes interdictions sont répétées en vain tout le long du siècle des Lumières et jusqu'en pleine Révolution. Si elles restent lettre morte, c'est parce qu'il est difficile de saisir des jeunes gens qui, sitôt repérés, se jettent dans le fleuve et se sauvent par l'autre rive. Bien des contrevenants, se plaint Sébastien Mercier, sont ainsi emportés par le courant pour échapper aux trois mois de prison prévus depuis 1742. La solution, curieusement, n'est pas le port du maillot, mais la création de " bains du peuple " recouverts d'une grande toile pour ne pas " blesser la décence publique ".


Ceux-ci sont, hélas ! si crasseux que les Parisiens préfèrent se baigner la nuit dans les lieux interdits. Ils passent alors de la plume de Mercier à  celle de Rétif de la Bretonne. Cet infatigable spectateur de la vie nocturne s'étonne de voir les enfants eux-mémes obligés à  ces bains glacés. " Hé, morbleu ! laissez, laissez ces pauvres Enfants se laver, s'approprier, non la nuit, qui souvent est trop fraîche ; mais au grand et beau soleil ! Dussent quelques petites Filles de Libraires les apercevoir de leur fenétre : dussent les petites Blanchisseuses les voir de quelque cinquante pas, et quelque Bourgeoise curieuse, les examiner en s'appuyant sur le parapet ! "


Ainsi l'époque classique, dans les grandes cours européennes, aura-t-elle tenté d'endiguer les nudités publiques, dans les hôtels de bains comme dans les baignades, mais souvent en vain. Pour y parvenir, la pudibonderie du XIXe siècle aura besoin de nouveaux lieux d'intimité, les salles de bain, et d'une législation plus sévère et nationale, le code Napoléon.

 


 


©Jean-Claude Bologne/Historia

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Published by Perceval Le Gallois - dans Histoire
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