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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 13:00

Skins party il n'y a ni interdits ni limites


Sexe, défonce, provoc: la série britannique Skins donne des idées aux ados français. De plus en plus d'entre eux se retrouvent pour des fêtes où "tout est permis".


Assis sur le mur de pierre qui domine la jetée, des groupes de jeunes achèvent leurs bouteilles d'alcool. D'autres roulent des joints dans les escaliers menant à la rive. Plus loin, quelques-uns arrosent déjà les arbres qui fleurissent les bords de Seine. Il est 23 heures, un vendredi soir, sur le quai de la Gare, à Paris.


Cette nuit, la soirée se prolonge sur une péniche, le Blues Café.


A l'entrée, une jeune fille tamponne les avant-bras des clients privilégiés: eux ont droit aux hard, des boissons composées d'alcool fort; les autres se "contenteront" de bière et de champagne. Ces autres, ce sont les mineurs. Selon la demoiselle, "80% des forces en présence".

 



Les acteurs de la série britannique Skins, diffusée sur Canal +.

Les acteurs de la série britannique Skins, diffusée sur Canal +.



Ces ados ne sont pas là par hasard. Ils viennent participer à une Skins Party, une fête inspirée de Skins, la série télévisée anglaise déjantée diffusée sur Canal + depuis 2007, mais surtout visionnée par les jeunes sur le Web. Le feuilleton met en scène des adolescents très dévergondés noyant leurs tracas familiaux, scolaires et sentimentaux dans la drogue, l'alcool et le sexe.


Un exemple? L'épisode 10 de la saison 1, une bringue monumentale où les langues chargées de cachets d'ecstasy pénètrent aléatoirement dans les bouches qu'elles rencontrent et où les teen-agers déguisés en tout et n'importe quoi, dans un état éthylique prononcé, s'abreuvent de démesure.



"L'important, c'est que ça choque."


Sur la péniche, au sous-sol, les jupes courtes et les minishorts côtoient les masques de clown et les accessoires flashy. La "provoc" et l'excentricité sont les principaux ingrédients d'une Skins Party. "Chacun peut arriver habillé comme il le souhaite, commente Alex, 18 ans, organisatrice de la soirée. L'important, c'est que ça choque." Sur la piste de danse, une foule de jeunes s'agite frénétiquement. L'embarcation remue au rythme des sons électro. Dans un coin, une jeune fille se trémousse à califourchon sur sa récente conquête. Plus tard, c'est au bras d'un autre qu'elle commande, au bar, son verre de champagne. A l'extérieur, dans la zone réservée aux fumeurs, l'odeur de nicotine se mêle à celle de la marie-jeanne. "Dans une Skins Party, il n'y a ni interdits ni limites, raconte Eden, 19 ans. C'est un label de folie. Cette série a apporté un nouveau concept de soirée au cours de laquelle tout est permis. Une fois, un couple a même fait l'amour devant tout le monde. On a laissé faire."


Un langage cru, sans emballage dramatique: la série Skins séduit les adolescents parce qu'elle est, d'après Alain Carrazé, directeur de la société 8 Art City et spécialiste de séries télé, "un exemple d'authenticité, dépouillé de vision moralisatrice". C'est d'ailleurs par souci de vérité que Bryan Elsley, réalisateur du show, a engagé son fils de 21 ans après que ce dernier eut qualifié son scénario de "ringard". Les ados vus par les post-ados: un cocktail détonant. "On se reconnaît dans les personnages. Ils sont proches de nous", explique Alex. Le succès a été d'une telle ampleur que les jeunes Anglais ont reproduit les orgies de la série. Et le phénomène a fini par traverser la Manche.



Ces soirées joueraient le rôle de parenthèses dans une existence angoissée, troublée par la peur de l'avenir.

 


Ce soir-là, quai de la Gare, les responsables de la sécurité font du zèle. L'un rappelle à l'ordre une ado qui commençait à remonter son débardeur. "A l'origine, une Skins Party, c'est une soirée organisée à l'arrache, chez quelqu'un ou dans des lieux désaffectés, là où les gens peuvent vraiment se lâcher", explique Pierre, 20 ans, l'un des organisateurs. Les ados sont prévenus au dernier moment de l'heure et du lieu, via Internet, ce qui décourage les moins motivés. "Facebook, c'est la clef, le tremplin, reprend Pierre. Sans lui, les Skins Parties seraient impossibles à mettre en place." Le site communautaire permet à des "skinneurs" qui ne se connaissent pas de se retrouver. Ils viennent de tous les milieux sociaux. Habitent dans le département du "neuf-trois" (93), comme dans les arrondissements huppés de la capitale. Leur motivation commune: "Aller le plus loin possible, sans se soucier du lendemain", comme l'explique Thomas, croisé trois jours plus tôt dans une autre soirée organisée au coeur d'un souterrain, tout près du château de Vincennes. La jeune Eden renchérit: "Dans une Skin Party, il y a de tout, alcool, coke, shit, ecsta. Le but, c'est d'avoir des sensations fortes."


Pour Monique Dagnaud, sociologue et auteur en 2008 de La Teuf. Essai sur le désordre des générations (Seuil), ces soirées épiques sont l'illustration du "pessimisme social" qui ronge aujourd'hui les jeunes. Elles joueraient le rôle de parenthèses dans une existence angoissée, troublée par la peur de l'avenir, et même du quotidien. "La société a de plus en plus de mal à faire de la place aux ados, analyse la sociologue. Sans parler de la pression scolaire, alimentée par les mécanismes de sélection." Lorsque l'on demande à Etienne, 18 ans, pourquoi il ressent ce besoin d'extrême et de débauche, il répond simplement: "Parce que tout est peut-être un peu trop sérieux."


Coucher n'est pas coucher!

La première fellation de Charles-Antoine*, 16 ans, lui a été faite par la soeur d'une amie, au cinéma, lors d'une projection du film d'animation Le Monde de Nemo. La scène est à l'image de la sexualité des ados: entre trash et fleur bleue. L'âge du premier rapport sexuel a finalement peu évolué: 17,9 ans pour les garçons et 18,9 ans pour les filles nés entre 1944 et 1953, pour 17,4 et 17,6 pour les jeunes nés trente ans plus tard, selon l'Insee. Les pratiques, en revanche, culte de la performance et banalisation des films porno obligent, ont changé. "La dimension du rêve, de l'inconnu a disparu, estime David Le Breton, sociologue. Les ados entrent dans un univers sexuel formaté, dans lequel le désir masculin domine."


Encore vierges, certains ados pratiquent "pipes" et "cuni" comme des évidences. Ils se vantent d'avoir déjà "fait tous les préliminaires", comme on coche une liste de courses. "Le corps est perçu tel un outil dont chacun peut, du moins pense pouvoir, se détacher", explique Stéphane Clerget, pédopsychiatre.


Les enfants du divorce, plus matures, plus libres et, aussi, plus désabusés, ont un rapport décomplexé à la sexualité. Ils pensent la dominer, les filles surtout. "J'ai une copine de 16 ans qui couche chaque fois qu'elle sort en boîte", raconte Mathilde. Pourtant, comme l'écrit Daniel Marcelli dans l'ouvrage collectif Cultures adolescentes (Autrement, 2008), si "l'exercice de la sexualité ne fait plus conflit, la rupture sentimentale est l'un des motifs le plus souvent retrouvés chez les adolescents qui effectuent une tentative de suicide". Coucher, c'est plus facile qu'aimer.

 


©Laurence Debril, Julie Joly

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Published by Perceval Le Gallois - dans Société
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«En chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve et nous fait savoir qu'il nous voit bien différent de ce que nous croyons être.»

«Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin.»

«La clarté ne naît pas de ce qu'on imagine le clair, mais de ce qu'on prend conscience de l'obscur.»
[ Carl Gustav Jung ]